Thierry Charnay, Université Charles de Gaulle Lille 3

Equipe de recherche Alithila Lille3

Exergue 

L’homme d’honneur accomplit la vengeance et lave l’affront subi au mépris des sentiments, recevant pour cela l’approbation entière du groupe.

Pierre Bourdieu, Esquisse d’une théorie de la pratique, Librairie Droz, 1972, p. 35.

 

Le concept d’ « honneur » semble bien discret dans la culture occidentale, pourtant, toute infraction au code de l’honneur implicite d’une société, entraîne immanquablement des réactions d’une violence qui nous semble souvent inouïe, disproportionnée, déclenchant une chaîne de violences parfois sans fin, aux causes oubliées. Qu’il s’agisse de violences physiques, ou psychiques ou morales. Honneur et violence sont parfaitement liés l’un à l’autre.

Le Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie dirigé par Bonte et Izard   comporte un article « Honneur » rédigé par Maria Pia di Bella qui reconnaît la difficulté d’approche de cette notion et en donne une version plutôt pessimiste. Qu’on en juge :

[…] l’ambiguïté de son contenu a posé des problèmes dans la mesure où elle semble recouvrir d’autres notions supposées la constituer : chasteté, courage, vengeance, hospitalité, protection, largesse, clémence, mesure, noblesse et prestige. Ainsi, ces termes dessinent les contours d’un champ sémantique bien plus qu’ils ne permettent d’identifier un concept local ou de définir une notion anthropologique.[1]

En somme, l’Honneur serait insaisissable tant il est complexe et hétérogène.

Les dictionnaires de langue ne sont pas mieux lotis et leurs définitions confondent l’éthique et le passionnel, nous ne les citerons donc pas. D’ailleurs, Greimas estime que le code de l’honneur relève d’une axiologie commune, régie par des obligations relevant de la problématique du pouvoir, mais que ce « sens de l’honneur »[2] dont il est question de façon cruciale dans nos sociétés, sans qu’on le reconnaisse toujours, est « un mot dont justement les dictionnaires n’arrivent pas à  cerner le sens »[3].

Même de nos jours, la valeur sociale, anthropologique, la mieux partagée des peuples du bassin méditerranéen dans leur droit coutumier, mais la plus négligée du juridisme officiel (qui n’admet pas que l’on se fasse justice soi-même, que l’on se venge) bien qu’elle dirige toujours les actes des sujets, est sans nul doute celle de l’« Honneur ». Les comportements sont régis par un code implicite, système de règles souvent difficile à expliciter sans tomber dans les excès de l’ethnocentrisme. L’Honneur dirige la vie et préside aux grandes décisions de la naissance au tombeau. Défini comme l’estime que l’on a de soi-même et/ou que les autres en ont, selon des principes moraux plus ou moins variables en diachronie et en synchronie, poussant  à agir pour garder, protéger, augmenter ce capital symbolique, l’Honneur autorise ou interdit certains actes comme l’alliance, la riposte et la vengeance, provoque des sentiments tels l’offense, l’humiliation, la honte, le mépris, etc. Notion d’une complexité d’autant plus grande que l’Honneur relève à la fois des valeurs et des passions, constitue un code éthique à la fois individuel et collectif, code éthique de l’estime qui règle les rapports interindividuels et la place de chacun sur une échelle des valeurs qui s’étend de la « gloire » à l’ « infamie », instituant des droits et des devoirs quant aux rapports de solidarité ou d’hostilité, inscrivant le tout dans des stratégies raffinées visant le gain symbolique, conférant un pouvoir être et un pouvoir faire, aussi et surtout un devoir faire (les modalités déontiques paraissant surdéterminantes). Notre proposition, en convoquant conjointement Mammeri, Bourdieu et Ricoeur essentiellement à propos de la société kabyle, consiste à considérer l’Honneur comme une sorte de survaleur, de métavaleur, de valeur évaluatrice des autres valeurs commandant des réactions, des comportements d’ordre pragmatique et passionnel, déclencheur des violences. L’Honneur serait alors une matrice de valeurs, une distributrice de valeurs, de programmes d’action et de passions, positionnant chacun sur l’échelle sociale, instaurant des liens indéfectibles, mais aussi et surtout, évaluant à tout instant la position, le point d’honneur du sujet.  Ce qui présuppose l’existence d’un horizon de valeurs commun auquel les Sujets adhèrent.

Dans son dernier ouvrage, Parcours de la reconnaissance, Paul Ricoeur[4] néglige totalement le concept d’Honneur, le plaçant cependant au sommet des valeurs de l’estime        (p. 313) dans un système social en quelque sorte désuet, remplacé par la notion moderne de « Dignité » qui implique une reconnaissance égalitaire et universelle, alors qu’actuellement il faut ajouter l’individualisme identitaire qui revendique son droit à la différence. L’Honneur est tributaire du crédit conféré par autrui (p. 303) et relèverait de la « Cité de l’opinion » (qui n’est ni celle de Dieu, ni la cité domestique, ni la cité marchande, ni la cité industrielle) « dans laquelle le renom, la grandeur ne dépendent que de l’opinion des autres, les liens de dépendance personnelle décidant de l’importance aux yeux d’autrui. »[5]. Cependant, la conception de « l’ethicité » (Hegel), comprise comme l’ensemble des styles de vie éthique possibles, n’exclut pas nécessairement un style au profit des plus récents. On peut penser au contraire que ces différents styles de vie, qui fonctionnent comme des systèmes de valeurs éthiques, ne s’excluent pas, mais qu’ils rivalisent et se complètent même s’ils sont contradictoires en synchronie. En somme, nous montrerons que l’Honneur est une valeur sûre, souvent exacerbée jusqu’à la violence et nous tenterons d’apporter des éléments de compréhension pour cerner une notion qui nous échappe.

L’Honneur, toutefois, n’est pas une valeur aussi désuète qu’il y paraît à première vue. A ce propos, il n’est pas besoin que le mot soit prononcé, et il peut d’ailleurs être soigneusement évité, pour que l’univers des valeurs lié à l’Honneur s’impose. Greimas écrivait déjà :

Contrairement à ce que l’on pense, et malgré l’usure du vocabulaire relatif à l’honneur, ce concept est plus vivant que jamais dans nos sociétés modernes. Sans parler des grandes puissances soucieuses de ne pas « perdre la face », en laissant de côté les grands-messes sportives hebdomadaires où se joue l’honneur national, ce concept non dénommé, implicite et/ou soigneusement camouflé, atteint de nos jours une diversification et un raffinement tels qu’il fait apparaître comme frustres les héros cornéliens et plus encore les pairs de Charlemagne.[6]

Nous étudierons brièvement un type de violence correspondant à une infraction à l’honneur : « les crimes d’honneur », nettement inter-individuels, relevant du consentement du groupe, situés à un niveau micro ; il s’agira des conduites d’honneur ou violences d’honneur.

Enfreindre les règles de l’Honneur a des conséquences gravissimes. Les fautes contre l’Honneur conduisent  ou risquent de conduire à la destruction de celui qui les commet jusqu’à l’extinction de sa généalogie. Nous comprendrons « généalogie » dans son sens le plus courant, comme une suite d’ancêtres permettant d’établir la filiation des individus et des familles, en cela, elle relève à la fois de l’ascendance et de la descendance.

Honneur et généalogie sont effectivement étroitement liés. Selon Paul Ricoeur[7] tout Sujet a besoin de se reconnaître dans le lignage. La généalogie est un système de places : dès la naissance, et même dès son annonce, sa potentialité (son mode d’existence potentiel), une place fixe est allouée au Sujet dans le lignage : il est fils de, fille de, avant tout, avant qu’un nom lui soit attribué. La nomination est la première reconnaissance dans le lignage et du lignage,   instaurant ainsi le principe généalogique, celui de la transmission. Le bien nommé est celui à qui on reconnaît désormais le droit de transmettre, c’est-à-dire de poursuivre le lignage, de compléter la généalogie. Le premier acte social fondamental est celui de la reconnaissance du lignage : le Sujet a été reconnu fils-fille de, quel que soit le rite familial, civil, religieux qui l’institutionnalise. La reconnaissance est alors mutuelle : parentale et filiale. Reconnaître sa place dans le lignage va pouvoir se faire dans les deux directions : en amont du côté de la naissance, de la parenté et des ancêtres, en aval du côté des autorisations, des tolérances, des obligations et contraintes que le principe généalogique, rejoignant à ce moment le principe de l’Honneur, exercera tout au long de la vie de désir (Ricoeur).  

Dans ses  « Trois études d’ethnologie kabyle », Pierre Bourdieu précise que « dans tous les cas l’impérativité du devoir est fonction de la position dans la généalogie »[8]; de sorte que n’effectue pas le devoir d’honneur qui veut. Lequel, en fonction de stratégies multiples, obéit aux mêmes principes que l’obligation d’épouser sa cousine parallèle, ou de venger un parent ou encore de racheter une terre familiale convoitée par un étranger.

Pierre Bourdieu,  dans son étude sur « Le sens de l’honneur », une des fameuses Trois études d’ethnologie kabyle[9], propose le schéma suivant chargé de rendre compte de l’organisation syntagmatique de la macro-séquence « Atteinte à l’Honneur » : 1. Défi ou encore Outrage, Offense (sous le constat et le contrôle du groupe). 2 : Atteinte à l’Amour-propre = Déshonneur virtuel (moment passif ; sous la pression du groupe). 3. Au choix : soit 1 : Absence  de riposte = Déshonneur ; soit 2 : Riposte comme Défi (moment actif) nécessairement violent  = restauration de l’Honneur = considération ; soit 3 : Refus de riposter = Mépris = Déshonneur = Mort sociale.

Nous proposons de compléter l’enchaînement des séquences de Bourdieu ainsi :

  1. Destinateur, l’offenseur : Emission du défi, de l’outrage, de l’offense dans le but avoué ou non de rabaisser le Destinataire et de s’élever soi-même à ses dépens. Selon les règles coutumières du groupe ethnique et des stratégies stéréotypées adaptables en foction des intérêts personnels et familiaux.
  2. Destinataire, l’offensé : Réception-interprétation de l’offense.
  3. Réaction du Destinataire-offensé : Riposte (quelle que soit la forme violente : vengeance par ex.) ou non-Action, absence de réaction.

Le comportement de l’Offensé est en rapport avec la gravité et le style de l’outrage, en fonction des stratégies possibles dans une culture donnée, permettant réparation et si possible gain symbolique. La troisième micro-séquence peut elle même être considérée comme une nouvelle offense qui, suite à cette interprétation, provoquera une nouvelle réaction, et ainsi de suite dans un enchaînement sans fin des séquences, de vengeance en vengeance. Rappelons que le verbe « venger » est issu du latin « vindicare », terme de droit signifiant punir, châtier l’auteur d’un mal, d’un tort causé, lui-même constitué de la racine vis- signifiant violence ; en somme, la violence est constitutive de la vengeance, est sa quiddité. En ancien français il a pour sens « punir quelqu’un qui a commis une offense ». Nous considérons la violence dans sa manifestation la plus virulente, comme une tentative d’altérer et/ou de détruire  l’autre.

Un fait divers, qui s’est déroulé il y a quelques années en France, a eu  son dénouement judiciaire et confirme notre modèle. Ouardia Benakli (40 ans) et sa mère (80 ans) ont été condamnées pour le meurtre du député algérien Abdelkamal Benbara à qui elles reprochaient d’avoir trompé sa compagne, leur sœur et fille. L’avocate générale parle de « l’orgueil bafoué de leur clan »[10], c’est-à-dire d’une atteinte à  l’Honneur collectif de la famille. En effet, il faut sanctionner de mort une faute considérée comme gravissime souillant un proche et qui ne peut être lavée que dans le sang. Il s’agit de rendre à la généalogie, à la lignée sa pureté ou sa non-souillure (la trace de la faute est malgré tout indélébile même si on  élimine la cause du mal). Nous retrouvons bien la séquence : 1. Offenseur : le mari, offense par la tromperie matrimoniale ; 2. Réception-Interprétation par les offensées, atteinte aux valeurs du clan, déshonneur ; 3. Réaction des offensées : vengeance du sang : élimination physique de l’offenseur.

Nous retrouvons un processus identique décrit par l’écrivain Mouloud Mammeri  dans La colline oubliée où, un des personnages, Ouelhadj, tue par ruse Oumaouch, celui qu’il estime être son rival, pour prévenir la faute de sa propre épouse qu’il « soupçonnait vaguement de vouloir paraître belle »[11] devant son voisin. Pour tout le village, l’honneur est sauf : « Ainsi pour la justice il n’y avait aucune preuve matérielle que le meurtrier était Ouelhadj, et pour tous ceux du village et de la tribu il était clair au contraire qu’Ouelhadj avait lavé son honneur. »[12] Puis on enterre l’outrageur présumé ou soupçonné comme si de rien n’était, mais le juge français, à qui l’on veut faire croire qu’il est mort d’une morsure de scorpion, s’en mêle, fait  déterrer le cadavre et découvre les coups de fusil. Pour autant, il ne peut rien tirer des membres de la tribu. Rejoignant ainsi la légalité extra-juridique de l’honneur pour qui « Dans les cas même où les lois ont de la force, elles en ont toujours moins que l’honneur. Le devoir est une chose réfléchie et froide ; mais l’honneur est une passion vive, qui s’anime d’elle-même et tient, d’ailleurs, à toutes les autres.»[13], autorisant ainsi le duel qui doit laver l’honneur bafoué, même s’il est interdit par la loi. Mais revenons à notre récit. Quant au frère de la victime, il se désintéresse également de l’enquête car : « il devait de toute façon rendre un mort pour un mort. »[14]. Le meurtrier, quant à lui, décide de s’en aller quelque temps pour se faire oublier, ensuite, « il reviendrait achever sa femme pour que sa vengeance fût totale. »[15]. Entre temps, le frère de la victime met un contrat sur le meurtrier et envoie un exécuteur à ses trousses. En somme, le premier meurtre du mari entraînera au minimum deux autres morts : celle de sa femme par lui-même, et la sienne par le frère de la victime ; on peut imaginer sans peine la suite de l’enchaînement meurtrier. Notons que la faute n’a pas été commise et qu’un soupçon suffit pour déclencher un comportement de protection de l’Honneur pouvant aller jusqu’au meurtre quand il s’agit de l’épouse considérée comme la part faible du couple par qui le malheur arrive et sur qui le mari bafoué, même virtuellement, a droit de vie ou de mort. Selon Bourdieu, des proverbes kabyles disent que « La honte c’est la jeune fille »[16] et que le gendre est « Le voile des hontes »[17] ou encore, « que la plus droite (des femmes)  est tordue comme une faucille »[18]. La phase de potentialisation suffit donc à déclencher l’action. Ainsi, l’infraction au code de l’Honneur, l’offense, est potentielle et nul ne pourrait reprocher au Destinateur ni son interprétation ni son action préventive car l’Honneur est fragile et il faut le protéger. La solidarité du groupe montre bien qu’il est approuvé dans sa violence préventive.

Un autre cas est discuté par Bourdieu : « On loue et on cite en exemple l’attitude du père, un certain Sidi Chérif, chef de la grande famille maraboutique des Amrawa, qui avait tué sa fille coupable […]. »[19], précisant qu’il faut venger l’offense par où le groupe donne prise ; car au-delà de l’honneur individuel, c’est celui de la famille qui est en jeu, puis celui de tout le groupe, et encore au-delà, celui des ancêtres.

Toujours dans les romans de Mammeri, les femmes sont, en effet, fréquemment la cause du déshonneur masculin. C’est par elles, du fait de leur vulnérabilité (n’étant pas viriles mais considérées comme faibles et tentatrices) que le déshonneur arrive. Tel celui qui veut prendre la femme déjà mariée qu’il convoite et qui engage un tueur, lequel tient le discours suivant très édifiant :

L’honneur est l’honneur. Qui a tué doit mourir. Les femmes sont perverses, Menach ; n’en crois aucune, pas même ta mère, qui ne doit peut-être sa sagesse qu’à ses vieux ans. Mais la coutume heureusement veille, car où serions-nous s’il n’y avait encore dans notre montagne des hommes pour faire respecter la justice et payer l’injustice ? Nous serions comme les Iroumien et les Arabes : tout nous serait permis.[20]

L’avertissement est clair et la valeur de l’honneur, au sommet des valeurs, est posée par les Kabyles comme un trait distinctif identitaire qui les oppose aux autres ethnies qu’ils côtoient et qui n’en ont pas, permettant également de justifier les actes meurtriers. Les étrangers stigmatisés n’ont surtout pas le courage de cette violence nécessaire au maintien et au respect d’un code de l’honneur viril. L’ethnicité du groupe se définit effectivement de l’intérieur par des valeurs et des traits diacritiques mis en évidence et par opposition aux autres groupes.

Cependant, les termes sont plus complexes, nous ne ferons que les évoquer. En effet, qui n’a pas d’honneur ne peut lancer de défi. Et même s’il commet un acte délictueux la réponse sera le mépris, ce qui est pire. On se déshonore soi-même à s’en prendre à celui qui n’en a pas, à « l’amahbul »[21], d’après le vocabulaire kabyle ou au « nègre », selon Bourdieu[22]. Pareillement, dominer quelqu’un complètement, trop, trop facilement et trop largement, se retourne contre le vainqueur : on se déshonore en poussant la victoire au-delà des limites.

Mouloud Mammeri, dans Le sommeil du juste cette fois, raconte l’histoire d’une véritable vendetta qui risquait d’aboutir à l’extinction de deux familles et qui avait eu pour point de départ l’assassinat par Amirouch de son riche cousin Ali, fils unique de Hand. Ali avait eu, dans son dernier souffle, le temps de désigner son assassin à son père qui avait bien compris : « Oui, mon fils, oui, sois tranquille. Tu peux partir en paix, car aujourd’hui que tu vas mourir je te jure par ta mort que je rendrai à Amirouch tout le bien qu’il t’a fait. Maintenant mon fils, va, meurs en paix. »[23]. Le père a d’ailleurs tellement peur qu’au moment de la mise en terre l’assassin ne saute par dessus la tombe, ce qui équivaudrait à demander grâce et à l’obligation de l’accepter sans perdre son honneur, qu’il enterre son fils dans sa chambre. L’enchaînement meurtrier peut alors commencer, individuellement ou en groupe, par balle ou par égorgement, éveillé ou en sommeil, directement ou indirectement. Le dernier né mâle est  sauvé du massacre parce qu’il est dans les bras de sa mère et que l’on ne verse pas le sang devant une femme : « Celui qui tue l’homme qu’une femme a pris sous sa protection est à jamais déshonoré. »[24] écrit Mouloud Mammeri.

L’excès aussi est stigmatisé : on doit tuer, certes, mais sans plus, sans s’acharner sur sa victime. Ainsi, quand l’heure de la vengeance de Hand est venue, un des tueurs l’avertit comme suit : «  Hand, ne sommes-nous pas des Kabyles ? Il ne te doit que son sang. Tue-le, mais ne le fait pas souffrir : tu te déshonorerais. »[25].

Tuer est une nécessité pour retrouver son honneur, mais on ne tue pas seul, la solidarité du groupe s’impose après qu’il a fait pression pour que la vengeance soit réalisée dans des délais raisonnables. Comme l’écrit  Pierre Bourdieu :

Chaque lignage, même au niveau le plus bas, constitue une unité sociale virtuelle. En cas de conflit, l’organisation politique se redéfinit selon la position relative des individus concernés dans la généalogie. Par la suite, la même logique peut rassembler des groupes très étendus, c’est-à-dire tous les descendants d’un ancêtre à la quatrième ou à la cinquième génération ou même d’un ancêtre mythique, celui de la tribu par ex., aussi bien que des groupes très étroits, tels que la famille étendue ou même la famille restreinte. La thakharrubth ou l’adhrum peuvent être définis comme l’ensemble des gens qui se doivent la vengeance du sang et entre qui il n’est pas de vengeance du sang ou encore qui sont dans le même camp en cas de conflit.[26]

La solidarité va du plus proche au plus lointain à partir de l’offensé en fonction des liens sociaux et familiaux qui les unissent. 

On tue donc pour l’honneur, mais aussi pour réguler la généalogie de l’ennemi selon des règles qu’il ne faut pas enfreindre sous peine d’obtenir le résultat contraire, à savoir la perte de ce que l’on veut gagner ou préserver en agissant dans l’excès. Si le manque est à craindre, l’excès est à fustiger.  En effet, comme l’affirme Greimas : « Ce simulacre ─ car l’honneur est bien la représentation, cette image de soi que l’homme s’est construite en fonction de sa participation dans la vie sociale ─ est un noyau fragile, protégé et exposé à la fois. […] Il repose sur une évaluation positive de sa propre image […]. »[27]. J’ajouterai selon un code comportemental proche de ce que Bourdieu appelle l’habitus, intégré au point de paraître naturel, allant de soi, sans discussion possible.

Les Stratégies matrimoniales subissent également les contraintes de l’Honneur et permettent au Sujet de construire sa généalogie en fonction encore une fois de la représentation qu’il a de sa position dans la société et de l’évaluation des autres. « On n’épouse pas n’importe qui n’importe comment » est une trivialité. Depuis Lévi-Strauss, on sait que la femme est un bien d’échange qui circule depuis son père vers son mari. Dans le meilleur des cas elle doit aider à rapporter d’autres biens,  à accroître le capital économique et symbolique de la famille, du clan, de la tribu, lui permettant ainsi d’augmenter son pouvoir. Dans La Colline oubliée (p. 82-83, 216), le père veut marier son fils, incapable de rapporter de l’argent à sa famille, à la fille du cousin Toudert qui, devenu riche et amin [28], a tout pouvoir pour écraser l’autre branche de la famille, il vaut mieux donc se le concilier ne serait-ce que pour survivre jusqu’à pouvoir l’éliminer : « Le cousin Toudert a rendu l’honneur à notre famille. C’est un bon cousin. »[29]. Cependant, la branche du cousin Toudert écrase l’autre branche de la famille au point de l’humilier totalement : cette dernière n’a plus rien et tout dépend du bon vouloir du cousin qui lui permet seulement de survivre. Au point que les deux branches ne s’approuvent pas mutuellement d’exister, ne reconnaissent pas à l’autre le droit d’exister dignement. Ce qui rejoint les propos de  Paul Ricoeur  pour qui : « L’humilation, ressentie comme le retrait ou le refus de cette approbation, atteint chacun au niveau préjuridique de son « être-avec » autrui. L’individu se sent comme regardé de haut, voire tenu pour rien. Privé d’approbation, il est comme n’existant pas. »[30]. Afin d’exister il ne reste qu’une solution : éliminer l’obstacle, donc le meurtre ; Toudert en effet périra tué par son cousin qu’il a trop humilié, la nuit, à la fin de la fête qu’il donnait pour son fils[31]. Cependant, une autre solution peut lui être préférée lorsque les deux clans sont au bord de l’anéantissement mutuel : un mariage qui permettrait de sceller la paix, en effet ; « Il n’y avait pas de déshonneur en cela »[32], selon Bourdieu. Ce dernier relate d’ailleurs le souvenir d’une vengeance d’honneur qui dura de 1931 à 1945 à Djemâa-Saharidj et qui commença par le meurtre de deux frères par deux frères d’une autre famille, l’un de ceux-ci fut abattu par un tueur à gages et le troisième frère, militaire, « écrasa la tête d’un autre membre de la famille avec une pierre »[33]; il ne restait plus qu’un frère survivant de sorte que les marabouts durent intervenir pour apaiser le conflit et empêcher l’extermination totale des deux familles, en trouvant une issue honorable pour les deux partis, en autorisant de suspendre, circonstantiellement l’exercice du code de l’honneur. C’est le groupe qui impose alors une nouvelle logique de valeurs venant supplanter la précédente.

Mais si les sages ne peuvent ou ne veulent intervenir, la seule issue  du groupe battu est l’exil pour assurer sa survie.

Si ces conflits sont d’une telle violence, c’est parce que l’honneur relève du sacré, et qu’il a en charge la défense du sacré, c’est-à-dire, chez les Kabyles, la maison, la femme et les fusils qui représentent dit Bourdieu, « le groupe des agnats, des fils de l’oncle paternel, tous ceux dont la mort doit être vengée par le sang et tous ceux qui ont à accomplir la vengeance du sang. »[34].

Ainsi pouvons-nous représenter sous la forme d’un carré sémiotique les attitudes et les passions liées à l’honneur :

Fierté                                                  Honte

Respectabilité                                   Humiliation

En sachant que  l’axe des valeurs positives représenté par la fierté et la respectabilité correspond aux conduites d’honneur, la fierté  n’est pas dénuée d’orgueil et suscite l’estime et l’admiration,  sans pour autant négliger le recours à la violence pour maintenir cet état ; la respectabilité est souvent empreinte d’humilité sans pour autant nécessiter la violence selon l’ exemple que donne Pierre Bourdieu de ce Kabyle pauvre qui était respecté pour sa sagesse et sa vertu au point de servir de médiateur en cas de conflit. Il disait avoir conquis son influence de cette façon : « J’ai gagné d’abord le respect de ma femme, puis de mes enfants, puis de mes frères et de mes parents, puis de mon quartier, puis de mon village ; le reste n’a fait que suivre. »[35]. Enfin, nous avons l’axe des valeurs négatives représenté par la honte et l’humiliation ou l’avilissement, le rabaissement suscitant le mépris, mais qui pourront ou non conduire à des violences, selon le rapport social instauré entre les protagonistes.

Conclusion

L’Honneur est une valeur de valeur, qui conduit à la violence culturelle, ritualisée, à la violence des violences dans son intensité et sa brutalité, à l’impensable mais pourtant réalisable, nous l’avons montré. Si dans les pays occidentaux elle a été un temps dissimulée du fait de son incompatibilité dans le développement de ses différents programmes coutumiers avec une justice d’état qui ne reconnaît pas notamment la vengeance comme sanction, on perçoit nettement son retour au grand jour à travers l’honneur collectif, celui des nations au plan international, celui des religions, celui des sportifs ¬  les défilés sportifs organisés après la victoire sont de véritables triomphes comme la remontée des Champs Elysées à Paris ¬, où l’honneur collectif est à son paroxysme déchaînant la reconnaissance nationale, propageant l’honneur ou parfois, au contraire, en cas de défaite ou de mauvaise conduite, l’humiliation d’individu à individu.

En outre, ce code de l’honneur, est un système de valeurs qui, selon Bourdieu, « est agi plutôt que pensé et la grammaire de l’honneur peut informer les actes sans avoir à se formuler »[36], sauf ajouterai-je à travers les nombreux proverbes, dictons ou maximes qui y font référence, la manifestent et la renforcent comme nécessité et obligation, comme celui-ci : « Je hais mon frère, mais je hais celui qui le hait »[37], aboutissant à une violence ritualisée.

Mais au-delà de l’honneur qu’y a-t-il ? Lorsque tout le parcours d’honneur est effectué, quand toutes les violences ont tué  la part de l’humain dans l’homme, ou ont sublimé cette part de l’humain, que reste-t-il encore à faire ? Quand la hache même en vient à maudire les hommes comme l’écrivait Victor Hugo, que reste-t-il ? Lorsque l’on n’a même plus à se soucier de le préserver cet honneur tant il s’impose aux autres que reste-t-il encore à gagner ? La réponse est chez Mouloud Mammeri, dans Le Sommeil du juste (p. 217-218) et elle rejoint de façon très surprenante et convaincante les dernières préoccupations de Paul Ricoeur.  Lorsque le bon cousin Toudert avait rendu l’honneur à la famille, et à quel prix ! une dernière tâche lui restait à accomplir : obtenir la Reconnaissance, celle des autres, cette reconnaissance mutuelle qui est l’approbation de l’existence de l’autre, celle qui permet de vivre en confiance. Obtenir la Reconnaissance y compris de ceux qu’il a écrasés et qui doivent ainsi effectuer un dernier acte de soumission totale : avoir de la gratitude pour celui qui les a rabaissés si ce n’est anéantis et admettre qu’il vive au sommet de la hiérarchie de l’honneur par leur acceptation :

Après tout ce qu’il avait fait il ne lui restait plus que l’injure dernière de pardonner à ses victimes. (…) Dépassant le stade du triomphe, il en était déjà à la volupté morose du mépris, celui des autres et de lui-même. Il avait tout eu, l’argent, les biens, le pouvoir. Il ne lui restait pour finir que d’avoir la consécration des hommes, les vrais, naturellement, s’il y en avait encore, pas ceux qui lui ressemblaient.[38] ,

écrit ironiquement Mammeri. Et d’organiser chez lui une grande fête triomphale et finale qui rassemblera tout le village, et  tout ce qui compte dans le clan.

Ici, pour une dernière fois, Mouloud Mammeri rejoint Paul Ricoeur, en effet : « Etre reconnu, si cela arrive jamais, serait pour chacun recevoir l’assurance plénière de son identité à la faveur de la reconnaissance par autrui de son empire de capacités. »[39]. Le bon cousin Toudert en mourut, assassiné à son tour, « ivre de volupté et de désespoir »[40].

BIBLIOGRAPHIE

 

BONTE Pierre, IZARD Michel, Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Quadrige, PUF, 1991, rééd. 2000.

BOURDIEU Pierre, Esquisse d’une théorie de la pratique, Droz, 1972.

GREIMAS Algirdas Julien, Du Sens, Seuil, 1983.

MAMMERI Mouloud, La Colline oubliée, SNED, 10/18, 1952, réed. 1978.

  • Le Sommeil du juste, SNED, 10/18, 1955, rééd., 1978.

MONTESQUIEU : Pensées, réunies par André Masson dans Oeuvres complètes T. 2,Nagel 1950.

RICOEUR Paul, Parcours de la reconnaissance, Les Essais Stock, 2004.

[1] Pierre Bonte, Michel Izard, Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Quadrige /PUF, 1991, rééd. 2000, p. 341-342.

[2] Algirdas Julien Greimas, « Le défi », Du Sens, Seuil, 1983, p. 219.

[3] Ibid., p. 219.

[4] Paul Ricoeur, Parcours de la reconnaissance, Les essais,  Stock, 2004,

[5] Ibid., p. 303.

[6] Algirdas Julien Greimas, op. cit., p. 222-223.

[7] Paul Ricoeur, op. cit., p. 281-286.

[8] Pierre Bourdieu, « Trois études d’ethnologie kabyle », Esquisse d’une théorie de la pratique, Droz 1972, p. 207.

[9] Ibid., p. 24 et p. 33.

[10] Lille Plus, 22 novembre 2004, p. 4.

[11][11] Mouloud Mammeri, La Colline oubliée, SNED 10/18, 1952-1978, p. 107.

[12] Ibid., p. 107.

[13] Montesquieu, Pensées, n°1856.

[14] Mouloud Mammeri , op.cit., p. 108.

[15] Ibid., p. 108.

[16] Pierre Bourdieu, op. cit., p. 40.

[17]Ibid., p. 40.

[18] Ibid., p. 40.

[19] Ibid., p. 35.

 

[20] Mouloud Mammeri, op. cit., p.  108.

[21] Substantif  et adjectif  masc. Sing signifiant : fou.

[22] Pierre Bourdieu, op. cit.,p. 60

[23] Mouloud Mammeri, Le Sommeil du juste, Sned-Plon, 1955,  p. 39.

[24] Ibid., p. 57.

[25] Ibid., p. 54.

[26] Pierre Bourdieu, op. cit., note 29, p. 63-64.

[27] Algirdas Julien Greimas, « De la colère », 1983, p. 239.

[28] Amin : substantif et adj. Masc. signifiant celui en qui on peut avoir confiance, loyal, fidèle et par extension , nom de fonction au sein d’un groupe, d’un clan ou d’une tribu équivalent à chef, responsable, sage.

[29] Mouloud Mammeri, La Colline oubliée, p. 82-83, et p.  216.

[30] Paul Ricoeur, op. cit., p. 280.

[31] Mouloud Mammeri, op. cit., p. 229 et p. 231.

[32] Pierre Bourdieu, op. cit., note 12, p. 61.

[33] Ibid., p. 61.

[34] Ibid., p. 34.

[35] Ibid., note 21, p. 63.

[36] Ibid., p. 41.

[37] Ibid., p. 61.

 

[38] Mouloud Mammeri, op. cit., p. 217.

[39] Paul Ricoeur, op. cit., p. 361.

[40] Mouloud Mammeri, op. cit., p. 217.