Marie Agnès THIRARD, professeur émérite LILLE3

Comment ne pas laisser place aux romans de la collection Adoras dans le cadre de ce colloque consacré aux femmes d’Afrique et de la diaspora avec la volonté explicite de mettre en exergue des écritures nouvelles et de nouveaux territoires dans l’univers du roman ? Tout d’abord il semble que le sujet s’y prête et que la littérature sentimentale souvent injustement sous-estimée est au cœur de la problématique. Cette entreprise pour le moins novatrice est aussi partie prenante du développement d’une forme de littérature écrite dans des sociétés où la tradition orale a été longtemps dominante. Enfin cette recherche est aussi le fruit d’une rencontre  entre femmes qui appartient à ce que les poètes surréalistes appelleraient le « hasard objectif ». Alors que j’étais en mission universitaire à Abidjan en 2002, j’ai rencontré plusieurs personnalités du ministère de l’éducation nationale ivoirienne. Parmi celles-ci, l’une d’elles m’a impressionnée par son charisme : il s’agit de Madame Méliane Boguifo alias Méliane Koakou Yao qui avait la responsabilité de l’enseignement par correspondance, l’équivalent de notre CNED. Or Méliane Boguifo jouissait d’une sorte de dédoublement de la personnalité enviable et menait en fait une double carrière professionnelle. Certes elle exerce une responsabilité importante au ministère mais elle est aussi l’initiatrice et la directrice de la collection Adoras auprés des éditions NEI, devenues NEI-CEDA. A ce titre, lorsqu’elle a appris que mes recherches universitaires portaient sur les contes de fées de la fin du XVIIème sicle écrits par des femmes, le rapprochement entre les contes bleus et la littérature rose lui est apparue évident. Elle m’a donc offert quelques spécimens agrémentés de dédicaces très personnalisées.

Ma démarche de recherche s’est alors mise en place en plusieurs étapes. Après une première lecture de quelques romans, j’ai élaboré un questionnaire d’enquête que j’ai envoyé au directeur général des éditions NEI et à Méliane Boguifo, directrice de la collection. J’ai aussi interrogé quelques lectrices potentielles. Grâce à Guy Lambin, j’ai ensuite pu constituer un dossier de presse rassemblant les nombreux articles et interviews parus dans les médias à ce propos, dossier qui s’est enrichi depuis lors des documents trouvés sur divers sites internet consacrés à Adoras[1]. L’ensemble m’a permis de lire et de relier ces romans Adoras d’une manière plus pertinente. C’est  ce parcours que je vous invite à revivre au fil d’une longue quête qui implique aussi bien l’acte d’écrire que les phénomènes de réception et l’horizon d’attente des lecteurs, à la lumière de quelques récits dont l’exotisme apparent n’est qu’un aspect et qui permettent de poser le problème d’une littérature sentimentale oscillant entre la tradition et la modernité.

Un bref historique s’impose d’abord. Il s’agit, en effet, d’une forme de littérature très récente en Afrique et ce n’est sans doute pas un hasard si elle prend sa source en Côte d’Ivoire, dans un pays qui a connu une sorte de miracle économique et dont le premier chef d’état indépendant, Houphouet Boigny, a voulu développer l’alphabétisation et l’éducation au point de payer plus que les autres fonctionnaires,  les enseignants. Depuis lors le miracle économique s’est évanoui et le pays connaît une certaine instabilité, voire une forme larvée de guerre entre ethnies du Nord et ethnies du Sud mais il subsiste la volonté politique très forte de lutter contre l’illettrisme. Car qui dit objet-livre ou nouvelle collection dit lectorat potentiel, ce qui n’est pas une évidence en Afrique au niveau d’une littérature féminine et sentimentale, les filles étant dans un certain nombre de pays les premières exclues de l’école. La collection Adoras naît donc en mai 1998 au sein des éditions NEI avec six titres : Cache-cache d’amour, Sugar Daddy, Symphonie et Lumière, Un Amour inattendu, Cœurs  piégés, Parfums d’Assinie. La société NEI s’appuie par ailleurs sur une production scolaire massive mais aussi sur des ouvrages para-scolaires, des essais, des romans. C’est donc  d’abord dans un souci de diversification qu’elle se lance dans la littérature sentimentale qui pourrait constituer un axe porteur. Le projet est le fruit d’une équipe enthousiaste qui n’hésite pas à prendre des risques et c’est grâce aux mêmes éditions que l’on voit apparaître en Afrique très progressivement le concept de littérature pour la jeunesse. L’éditeur et la directrice de collection qui sont à l’origine d’Adoras ont alors demandé au responsable littéraire, Isaïe Biton Koulibally qui est aussi un écrivain de renom de réfléchir à cette forme de littérature. Dans un premier temps, les auteurs de la collection  ont donc été des auteurs de renom de la littérature africaine. Ensuite l’équipe porteuse du projet a suivi les circuits promotionnels classiques en Côte d’Ivoire et malgré un pari très osé, celui d’un financement sur ressources propres, l’affaire a été dès le départ une parfaite réussite. Un public composé de jeunes lectrices avides de romanesque et d’histoires d’amour à l’africaine mais aussi proches de leurs préoccupations s’est précipité sur les premiers récits pour les dévorer rapidement. Les premiers titres sont donc épuisés, bien que les tirages soient de 10000 exemplaires. Actuellement, la vitesse de croisière de la collection est de douze titres par an alors que l’ensemble des nouveautés NEI  sur la même période est de soixante titres. Guy lambin a rappelé lors d’une cérémonie de dédicace de deux nouvelles œuvres de la collection en février 2010 que 74 œuvres dues à 40 auteurs avaient été éditées jusqu’à ce jour. Soulignons le fait que cette cérémonie de dédicace était marquée par la présence de Paul-Marie Kossonou, représentant le ministre de la Culture et de la francophonie ainsi que d’autres officiels ! Preuve, s’il en est, que cette littérature,  parfois qualifiée injustement de littérature à l’eau de rose,  est regardée avec intérêt par les autorités culturelles. Au départ, la règle du jeu impliquait de ne pas rééditer une littérature considérée comme éphémère et destinée à être consommée rapidement mais l’industrie cinématographique s’intéresse de près aux produits Adoras et a adapté certains récits, ce qui a entraîné la réimpression de certains titres : Cache-cache d’amour et Le Pari de l’amour. Rappelons que ce dernier a enregistré 400 millions de téléspectateurs à travers le monde. Après sa fusion avec CDA en 2010, le roi du livre scolaire mais aussi de la littérature sentimentale envisage de se déployer chez ses voisins ! Il s’agit donc en l’occurrence d’une success story et l’aspect commercial est incontestable !

Qui écrit ? Dans les premiers temps de la collection, des auteurs connus de la littérature africaine tels que Isaïe Biton Koulibaly. Ensuite, beaucoup de jeunes cadres ou de jeunes étudiants se sont lancés dans l’aventure de l’écriture en langue française très souvent après avoir lu eux-mêmes ces romans, ce qui pourrait entraîner une certaine inégalité dans les qualités d’écriture de ces oeuvres. A ma connaissance deux étudiants en maîtrise de lettres avaient ainsi réussi à éditer leur manuscrit. Certains de ces auteurs préfèrent pour des raisons personnelles utiliser un pseudonyme mais cet usage n’est aucunement obligatoire. Citons l’exemple de Mariama Ndoye dont le roman Soukey a obtenu le prix Nyonda en l’an 2000 et qui écrit aussi des ouvrages pour la jeunesse. C’est sous le pseudonyme de N’deye Meïssa qu’elle publie La Saint-Louisienne[2].  La majorité  des œuvres parues sont le fait d’une écriture féminine mais beaucoup d’hommes proposent aussi des manuscrits. Comme le dit Méliane Koakou Yao, « on remarque énormément de sensibilité de la part des hommes dans leurs écrits, chose ne correspondant pas toujours à leur image dans la réalité. » Sur l’ensemble des romans parus dans les années 2000, vingt l’étaient par des femmes et dix, par des hommes. Certaines œuvres récemment éditées sont même le fruit d’un concours ouvert en 2009 sur le double thème des plus belles lettres d’amour et des confidences intimes. Les œuvres des  lauréats ont été retenues  sous forme d’ouvrages collectifs publiés sous ces titres en 2010. Selon des propos recueillis par Isaïe Biton Koulibaly, en décembre 2006, les nouvelles « reines d’Adoras »  auraient des profils de plus en plus divers : enseignante et même chargée de formation, en ce qui concerne Yeveny Bomou ou Koussoh Mélika, commerciale pour Amani N’guessan ou sans emploi pour Kaba Fatym[3].

Si l’on cherche à définir le contrat de lecture, il s’agit d’une forme de littérature populaire et essentiellement féminine mais qui n’est pas interdite aux hommes. En fait comme l’a dit la directrice de la collection lorsque j’ai pu l’interroger, ces romans s ‘adressent « aux jeunes et aux adultes, hommes et femmes, épris d’amour, de rêve, de culture, de détente et d’évasion ». Cet horizon d’attente du lecteur suscite quelques commentaires. N’oublions pas, même si cela peut paraître évident,  que l’on s’adresse à des lecteurs et à des lectrices, ce qui suppose préalablement l’apprentissage de la lecture, c’est à dire la scolarisation, ce qui ne va pas de soi dans certains pays d’Afrique. Madame Méliane Koakou Yao se réfère à Hampaté Bâ pour affirmer que si l’Afrique a longtemps été le continent de l’oralité, étant entendu que dans ce cas ce sont les Anciens qui étaient les détenteurs du savoir et les transmetteurs, donc aussi les maîtres du pouvoir, l’Afrique actuelle est ouverte aux nouvelles technologies de l’information et qu’il lui fait donc passer à une civilisation de l’écrit. En ce sens la collection Adoras voudrait apporter sa pierre à l’édifice et participer à cette mutation en développant le goût de lire. De plus, le mot « culture » est en l’occurrence utilisé à côté du mot « détente ». Il faut donc comprendre que cette forme de lecture relève de la lecture-plaisir mais qu’elle n’exclut pas une forme d’éducation et même la prise d’information et l’apprentissage de quelques connaissances sur le plan géographique ou historique.

Les objectifs de cette forme de para-littérature sont donc multiples mais il est évident qu’ils sont aussi éducatifs. Madame Méliane Koakou Yao définit ainsi une sorte d’approche pédagogique de ces romans sentimentaux. Le premier objectif cité est de « cultiver le goût de la lecture chez les lecteurs tout en leur offrant des moments de détente, de rêves constructifs et d’évasion. » L’expression « rêves constructifs » mérite un commentaire. Les modèles proposés à travers les personnages et les couples d’amants, modèles sur lesquels nous reviendrons sont à l’image d’une Afrique qui gagne, en « conquérante » comme le dit l’éditeur, comprenons qui aspire à une forme de bonheur qui passe par le développement économique et une certaine réussite sociale et matérielle. Il ne s’agit en aucun cas de peindre la misère du monde et la dérive du continent africain.

Le second objectif est de « faire voyager les lecteurs à travers le continent africain tout en leur permettant de découvrir les us et coutumes, les merveilleux sites touristiques, les habitudes culinaires, vestimentaires et les valeurs traditionnelles de l’Afrique. » La collection est donc destinée aux Africains et pas seulement aux Ivoiriens. Si beaucoup de romans évoquent Abidjan ou d’autres régions de la Côte d’Ivoire de manière précise, Assinie, la lagune, l’hôtel Ivoire, c’est à dire le palace de référence, d’autres se situent au Sénégal ou au Gabon et le voyage à Paris apparaît comme une sorte de topos. La collection s’adresse donc aussi à la diaspora et aux Européens car « elle montre des réalités que l’actualité événementielle traduite dans les médias obère totalement ». Traduisons : les médias occidentaux ne parlent de l’Afrique qu’en termes d’Apocalypse et il serait temps que l’on véhicule à travers ces romans d’amour une image enfin positive qui nous délivre des incontournables famines et des guerres fratricides menées par des chefs d’état irresponsables. L’exemple, parmi d’autres du roman de Fary Tall, Destination Tendresse[4],  contient une très grande part de textes explicatifs ou informatifs sur les coutumes  guinéennes, les mariages musulmans traditionnels, la tabaski, les fêtes rituelles, l’artisanat local, les procédés de tissage de teinture…Ces longs textes explicatifs rompent parfois de manière un peu fastidieuse le fil narratif mais ils relèvent du texte documentaire dont on peut d’ailleurs se demander s’il concerne le lecteur africain ou le lecteur européen. Le roman de Gladys Pemberton-Nash,

Les Liens sacrés de l’amour[5] contient aussi des textes très documentés et dignes d’un ethnologue sur les masques africains et sur un certain nombre de rituels initiatiques, en particulier sur le Glaë, un grand masque de puissance que l’on ne sort que tous les dix ans et dont seuls les initiés peuvent s’approcher.

Il reste un ultime objectif selon les responsables de cette collection, celui de « contribuer à l’éducation sentimentale des lecteurs en faisant revivre des vertus, comme la loyauté, la fidélité, la pardon, l’humilité, l’amour vrai… ». Il s’agit donc bien d’une forme d’éducation sentimentale et morale compte tenu des valeurs traditionnelles. Effectivement les problèmes du mariage, du divorce, de la polygamie sont évoqués dans un profond respect de ce que l’on pourrait appeler le droit coutumier qui sert de fondement à la société et à la cellule familiale. Point de confusion en l’occurrence. Même si la collection Adoras semble se rapprocher de collections telles que Duo ou HArlequin, ce n’est là qu’une apparence trompeuse. Le succès des concepteurs a été et demeure de s’éloigner le plus possible de ces collections occidentales considérées comme permissives et laxistes pour ne pas dire choquantes aux yeux d’un Africain. La directrice de la collection explique même que dans un premier temps, le phénomène littéraire d’Adoras s’est heurté à l’hostilité des parents qui pensaient qu’il s’agissait d’un double sulfureux de certaines productions européennes. Les premiers romans Adoras avaient donc un parfum d’interdit et ce n’est qu’au prix d’un long effort d’information et de promotion dans les médias que le malentendu a été dissipé et que les jeunes adultes et adolescents lecteurs ne sont plus obligés  de lire en cachette de leurs parents. Un dernier point s’impose dans cette volonté éducative. Comme le dit Madame Koakou Yao, « force a été ces dernières années de parler publiquement de sexualité à cause du sida », ce qui n’était pas dans les mœurs africaines et sur ce plan aussi, la collection se sent investie d’une mission d’information et d’éducation. En résumé de ce contrat de lecture, on pourrait donc reprendre l’expression de ses concepteurs qui prétendent allier « l’utile et l’agréable. »

Mais ce contrat de lecture va bien entendu de pair avec ce que l’on pourrait appeler un contrat d’écriture. Ce contrat existe : il comporte dix-huit points précis. Il se présente sous la forme d’un mode d’emploi à l’usage des auteurs potentiels. Comme le dit  Monsieur Lambin, directeur des éditions N.E.I.-CEDA, il a été demandé aux auteurs de respecter quelques recettes sur le fond comme sur la forme. En fait ce guide d’écriture comporte un certain nombre de contraintes liées au fait qu’Adoras vise un grand public diversifié « qui n’aime pas forcément la lecture, mais qui lit pour passer de bons moments et pour apprendre des choses utiles. » En conséquence, la longueur des textes est modérée : 75 à 85 pages saisies, le lexique doit être simple, la syntaxe ne saurait être proustienne et les dialogues doivent être conséquents. Le style ayant trait au langage parlé est recommandé ainsi que l’utilisation de quelques expressions propres au « français de Moussa », ce qui est sans doute une manière de donner une couleur locale dans le cadre de la francophonie. En ce qui concerne le fond, le titre doit être accrocheur et les thèmes utilisés, outre l’incontournable quête de l’amour, doivent se référer à des faits de société et  à l’actualité africaine. L’ancrage sociologique de la romance est donc incontournable. De plus, le lecteur doit être tenu en haleine par des actions et des rebondissements mais il faut aussi laisser une large place à une description très poussée des sentiments des personnages et aux méandres de la carte de Tendre revue à l’africaine. Enfin, « les romans doivent être légèrement teintés d’érotisme, de sexualité voilée, sans entrer dans le vulgaire ». Comme le rappelle Guy Lambin, « on n’a pas inventé le roman à l’eau de rose mais nous l’avons adapté à la demande africaine (…)[6] ». La fin heureuse de ces histoires d’amour s’impose bien entendu. Il nous reste à voir si ce contrat d’écriture est réellement respecté par les auteurs et à passer au crible de cette grille qui peut devenir une grille de lecture quelques-unes des œuvres. Ainsi pourvus du fil d’Ariane, nous pourrons cerner une forme d’expression romanesque  à l’africaine.

Commençons donc par le para-texte. Les titres sont pour le moins « accrocheurs » comme le recommande le petit vademecum à l’usage des apprentis-écrivains de l’amour :

Cœurs piégés
Cache-cache d’amour
Chorégraphie d’amour
Cœurs rebelles
Ce Regard de feu
Folie d’une nuit
Tu seras mon épouse
Quand la cascade entraîne les cœurs
Les Liens sacrés de l’amour
Nuit fatale
Philtre d’amour
Coeurs en tempête
Cicatrice d’amour.

Le champ lexical qui s’impose est donc celui de la quête et de la conquête amoureuse avec les habituelles métaphores héritées de la préciosité et de la littérature galante, celles du brasier amoureux, du torrent, du philtre, de la blessure ou des liens qui emprisonnent, avec une connotation souvent africaine qui passe par l’évocation de lieux géographiques précis :

Romance à l’île Boulay
La Saint-Louisiennne
Parfums d’Assinie.

Ces références géographiques qui se veulent réalistes présentes dans le titre peuvent jouer soit le rôle de guides touristiques à l’égard d’un lecteur occidental adepte d’une forme d’exotisme et permettre à son imaginaire amoureux de se renouveler, soit le rôle d’une espèce de clin d’œil culturel  au lecteur africain qui éprouve ainsi un sentiment de complicité  au fil de ce contrat de lecture.

Si les titres se veulent incitatifs, la première page de couverture est pour le moins « accrocheuse » et l’illustration représente une véritable invitation au voyage qui se veut prometteuse. Le rouge, couleur symbolique de la passion, est  dominant. Les personnages principaux sont souvent présentés en couple au premier plan et destinés à faciliter le processus d’identification. A l’arrière-plan, on aperçoit soit des paysages exotiques qui doivent inciter au rêve et à l’évasion, soit un objet particulièrement symbolique et qui constitue un élément important de l’histoire tel que le masque, soit un troisième personnage qui correspond au rôle narratif traditionnel du ou de la rivale, voire de l’usurpateur. Les costumes mêmes oscillent entre tradition et modernité, tantôt pagnes ou boubous, tantôt jeans ou mini-jupes. Il est d’ailleurs remarquable que l’image est souvent passablement suggestive et que les parties dénudées du corps féminin invitent au rêve érotique. L’exemple de la couverture de Romance à l’île Boulay[7]  est particulièrement intéressant. Le plan américain  fait que l’on entre dans l’image par le dessin de la jambe dénudée de la femme et de la jupe retroussée, ce qui invite à poursuivre plus loin l’investigation, du moins en imagination. La place des mains des personnages semble aussi révélatrice. Enfin la position même du couple  paraît assez différente de la réalité africaine alors que Méliane Boguifo me confirmait dans ses propos qu’en Afrique, on regarde encore d’un très mauvais œil «  une jeunesse s’amourachant sur un banc public, ce qui n’est d’ailleurs pas fréquent ». Les couvertures de La Fille du lagon ou de Cœurs en tempête sont tout aussi suggestives. Cette dernière qui s’inscrit dans la représentation d’un rituel de sorcellerie présente un personnage féminin dont la  positon  lascive  est une incarnation de ce que le texte présente comme « les forces du mal. » Ces illustrations sont souvent  signées  de Ronaldo Graça et semblent en ce qui concerne la création  artistique assez proches  de collections telles que Duo ou Harlequin dont les responsables de la collection ivoirienne disent pourtant vouloir s’éloigner. Les illustrateurs semblent donc libérés des contraintes et des tabous imposés aux auteurs pour des raisons qui sont peut-être liées à l’amorce commerciale. Le titre même de la collection présenté en rouge et jouant sur le verbe « adorer » est un indice voulu pour le cheminement du lecteur qui choisit le livre en librairie.

Mais la quatrième de couverture est aussi un élément important de l’objet-livre en matière de pacte de lecture.  Elle correspond souvent à une sorte de résumé qui doit accrocher le lecteur sans dévoiler la fin de l’histoire et donc ménager une forme de suspense. L’exemple de Aurore montre bien un fonctionnement complémentaire par rapport à la page de couverture en confirmant les hypothèses de lecture :

Comment réussir à Abidjan, grande ville lumière, lorsqu’on est une jeune orpheline élevée par un oncle remarié à une femme acariâtre, et lorsqu’on a fui sa petite ville natale sans la bénédiction de celui-ci ? Que fait-on quand le destin s’acharne contre vous en la personne d’une terrible et séduisante femme ? Que faire pour lutter contre l’amour qui vous submerge, en voyant cet homme qui ne s’intéresse pas à vous et qui ne vous est pas destiné ? Pauvre Aurore, si fragile et si douce, qui devra se battre pour triompher de tous ces maux …[8]

La suite des interrogations représente en l’occurrence tout un programme d’action qui est un horizon d’attente pour le lecteur et la présence du triangle amoureux amène le personnage inévitable de la rivale .L’interrogation finale situe la quête d’amour dans un univers manichéen et  quasi cosmogonique qui renforce l’impression quelque peu inquiétante laissée par l’illustration de la couverture. Cette technique qui consiste à résumer l’histoire puis à maintenir le lecteur en haleine par une série de questions sans réponse sur le destin amoureux des personnages semble être la plus fréquente.

Une autre technique est cependant utilisée  celle qui consiste à proposer au lecteur un passage privilégié du livre susceptible d’emporter l’adhésion et de susciter l’intérêt et l’envie d’en savoir davantage, et donc d’entrer dans le livre lui-même. C’est le cas de Romance à l’île Boulay :

Quand ils se séparèrent, Inza eut l’impression que son cœur pesait aussi lourd qu’une pierre qui l’entraînerait  au fond d’un océan de regrets. Davide, elle, s’effondra sur son lit. Au plus fort de sa peine, elle se demanda si le ruisseau de ses larmes se tarirait un jour…[9]

Les incontournables métaphores du style de la romance d’amour depuis le cœur de pierre, en passant par l’océan des regrets nous amènent au ruisseau des larmes et le lecteur ainsi appâté ne peut que succomber au plaisir de lire pour conjurer le destin inéluctable.

L’amorce  à la lecture se présente ainsi sous des formes diverses, toutes susceptibles de piquer la curiosité du lecteur afin de le faire pénétrer au cœur d’une quête d’amour dont les éléments que l’on pourrait qualifier d’invariants sont donnés d’avance.  Désormais, c’est même par l’intermédiaire d’un blog qu’un auteur souvent caché derrière un pseudonyme crée le contrat de lecture. Ainsi procède N’Dah François d’Assise Konan pour le roman Cicatrice d’amour[10].

Et si à notre tour nous ouvrions le livre et parcourions les textes ? Dès la première lecture, les récits Adoras semblent bien à l’image des récits féeriques et moins éloignés que l’on pourrait le penser de l’écriture des femmes-conteuses de la fin du XVIIème siècle qui s’adonnaient à un romanesque baroque et galant mais qui étaient aussi les descendantes des précieuses. On y retrouve les mêmes schémas narratifs à peine simplifiés de la quête amoureuse impliquant une suite d’épreuves à surmonter avant le triomphe final de l’amour et l’inévitable mariage royal. Les mêmes rôles narratifs apparaissent : le couple de héros qu’un destin inéluctable devrait réunir mais auquel s’opposent des forces maléfiques, elles-mêmes contrebalancées par quelques forces bénéfiques, nouvelles fées des temps modernes ! Le rival ou la rivale, les adjuvants ou les usurpateurs gravitent ainsi dans un tourbillon infernal autour du couple amoureux. Les personnages relèvent d’ailleurs, comme dans les contes, d’un univers manichéen. Les bons sont toujours beaux et voués à la réussite après quelques vicissitudes tandis que les méchants ou les méchantes, souvent moins beaux par définition, échouent dans leur tentative de séduction ou d’usurpation et se retrouvent punis, à moins que le thème du pardon n’intervienne en dernier recours. Prenons au hasard des descriptions le portrait d’un prince charmant :

Les épaules large, un port altier, un teint pain d’épice et des cheveux noirs très courts, associés à une énergie diffuse, Tel était Kassem Messadji, conseiller financier du département des ressources humaines. [11]

Tel est le héros de Cœurs en tempête, lequel correspond aux canons de la beauté africaine , même si l’expression «  pain d’épice » est souvent connotée de manière péjorative. Le prince charmant des Liens sacrés lui ressemble comme un frère. « Grand, élégant, paraissant intelligent et distant, plein de charme, il ressemblait à un éternel adolescent malgré l’approche de ses quarante ans ». [12] Ces portraits masculins utilisent le style hyperbolique caractéristique des contes de fées et ne peuvent correspondre qu’à des Parangons de vertu et de beauté, reprenant ainsi les stéréotypes du genre, jusqu’au mythe de l’éternelle jeunesse.

Les personnages féminins obéissent aux mêmes règles de perfection :

Elle était de taille moyenne, de teint noir, très belle, d’une beauté particulière. Son visage, remarquable, lui rappelait un peu les lignes de ces superbes masques Dan à la finesse inégalable qui illuminent les collections des plus beaux musées et des amateurs fortunés.[13]

Le portrait de la Saint-Louisienne, héroïne éponyme, d’un autre roman,  reprend les mêmes stéréotypes :

Elle est jolie, vive, appréciée de tous, petits et grands. La taille moyenne, le teint noir, des rondeurs  discrètes mais fermes . Ses yeux pétillent de malice ; ses cheveux sont souvent finement tressés car son père n’aime pas qu’elle les défrise, encore moins qu’elle les coupe. [14]

On pourrait s’attarder sur les parties du corps féminin qui sont privilégiées et sur l’importance de la chevelure, tout en soulignant que les femmes sont toujours d’une taille inférieure aux hommes, à l’image de la domination masculine au sein du couple et que la négritude est complètement assumée par les héroïnes qui ne cherchent pas à se blanchir le teint ou à se défriser les cheveux, ce qui n’est pas forcément le cas des héros masculins sur lesquels le modèle occidental semble plus prégnant.

Tous ces personnages sont en fait à la recherche du partenaire idéal. L’Amour est l’objet unique de toutes ces quêtes et il s’érige en valeur absolue. Le A majuscule s’impose car il s’agit toujours d’un amour idéalisé. Il est dit de la Saint-Louisienne que « comme toutes les jeunes filles de son âge, elle rêvait du grand, du vrai et de l’unique amour ». Certes le faux amour peut apparaître mais il est obligatoirement confondu avec « son cortège de trahisons, de souffrances et de malheurs ». L’idéalisation des sentiments est récurrente mais aussi les triangles ou les quadrilatères amoureux, sources de malentendus et de souffrances. Comme dans les romans précieux, on voit ainsi des schémas de ce type :  x aime y qui ne l’aime pas mais aime z qui à son tour aime x. Même lorsque l’amour est réciproque, il est bon de la part de la femme de ne pas le manifester et de faire languir le chevalier servant, ce qui rappelle le topos de l’orgueilleuse d’amour déjà présent dans la littérature courtoise et repris dans les romans précieux. Evidemment le style n’est pas celui de Mademoiselle de Scudéry mais peu s’en faut, si l’on fait abstraction du lexique :

Même si tout était su d’avance, il n’était pas bienséant que la jeune fille soit aussitôt favorable à une relation amoureuse, fût-elle platonique. Comme en amour, l’orgueil des hommes dédaigne une victoire trop facile, il fallait laisser l’amoureux transi mijoter un peu dans le jus de son impatience.[15]

L’auteur de Destination Tendresse, titre qui évoque le cheminement de la carte de Tendre, ajoute que « c’était la règle». La métaphore culinaire du ragoût amoureux a certes la saveur africaine mais le mot « bienséant », terme très connoté dans la littérature du XVIIème siècle, n’est pas employé à la légère et le thème de la conquête amoureuse est bien présent. On peut donc à juste titre rapprocher la collection Adoras du Cabinet des fées[16] et l’héroïne de La Saint-Louisienne  est une réplique de Cendrillon , made in Africa.  Elle est d’une famille modeste, est protégée par sa tante qui joue le rôle de la fée-marraine, subit toute une série de trahisons, de souffrances et d’avanies par la faute d’une jeune fille qu’elle considère comme sa sœur mais qui la trahit. Elle finira par trouver l’amour véritable grâce à un ami qui se révélera en fait appartenir à une riche famille, ira jusqu’à pardonner à sa rivale et à accepter de la recueillir comme servante.

Contes de fées peuplés de princes charmants ? OUI, mais ces héros sont bien de notre siècle. Ils incarnent la réussite sociale telle qu’elle peut se manifester dans une Afrique qui veut se développer et rejoindre le modèle occidental. Les princes en l’occurrence roulent en jaguar ou en BMW et les Cendrillons des temps modernes portent des jeans et une paire de baskets ou d’escarpins après avoir renoncé à tout jamais aux pantoufles de vair et aux carrosses-citrouilles ! Dans Les Liens sacrés de l’amour, l’héroïne se voit ainsi offrir une nouvelle forme de carrosse.

Alice alla dans le parking de l’immeuble, et à sa grande stupéfaction, découvrit une superbe Mercedes 500 SL cabriolet, flambant neuve, garée avec un ruban fixé sur le capot. Elle actionna le dispositif de commande d’ouverture à distance des portes puis pénétra dans la voiture. Elle resta un instant éblouie par le luxe de l’intérieur en cuir blanc, mini chaîne stéréo, vitres fumées, tout n’était que beauté…[17]

Les signes extérieurs de richesse ont évolué depuis la fin du XVIIème siècle et la mode des contes de fées, mais on retrouve le même débordement de luxe plus ou moins ostentatoire. En fait les contes de la fin du grand siècle étaient à l’image de la cour de Versailles. L’objectif était de faire adhérer ainsi le lecteur à la fiction en prenant appui sur un vécu quelque peu idéalisé. Comme les contes de fées, les romans Adoras oscillent ainsi entre idéalisme et réalisme. Le thème du palais merveilleux à l’image de  Versailles réapparaît en effet dans Les Liens sacrés de l’amour sous la forme à peine métamorphosée du petit château de la famille maternelle du héros masculin, Antoine qui est donc métis, château situé à une centaine de kilomètres de Paris. A ce château s’ajoute pour l’heureux couple ivoirien « un très bel appartement de deux cents mètres carrés, avenue de Breteuil, en plein cœur de la capitale française ». Parfois c’est l’hôtel Ivoire, le lieu le plus prestigieux d’Abidjan, symbole de luxe et de réussite qui sert à son tour de référence. Bien entendu, la caverne d’Ali Baba existe aussi sous la forme du « ballet des boutiques. »

Vêtements, vaisselle, livres, bibelots, disques, gadgets. Les valises et malles se remplissaient au fur et à mesure que se vidaient les magasins.[18]

L’énumération hyperbolique rappelle certains passages descriptifs des contes tandis que la fameuse bague de la princesse se présente pour Alice, l’héroïne ainsi transportée au pays des merveilles, comme « un superbe diamant, un solitaire de cinq carats provenant de chez Van Cleef and Arpels ».[19]

Il faut bien constater que comme dans les contes merveilleux écrits par Madame d’Aulnoy et quelques autres femmes conteuses contemporaines de Perrault, dans les réalités ainsi décrites avec précision, il y a peu de place pour le vécu quotidien du peuple. Ce qui est présenté est une invitation au voyage en first class d’ailleurs vécu par le même couple lors du retour vers Abidjan et ce référent correspond à la caste de l’élite africaine comme celui des contes de la fin du XVIIème siècle correspondait aux mondains vivant dans l’orbite de la cour et qui était le lectorat potentiel de ces récits féeriques. Il est vrai aussi qu’il s’agit aussi en l’occurrence d’un problème de lectorat potentiel et que les livres s’adressent à la classe moyenne aisée, même si le caractère éphémère de ce type d’objet-livre entraîne aussi quelque circuit parallèle sur les étals des marchés. Le prix même des romans Adoras pour modeste qu’il puisse paraître, 1500 à 2500 francs CFA, répond aux attentes d’un public qui a suivi  un cursus scolaire et n’est pas à confondre avec le peuple dont le salaire minimal est souvent en Afrique de l’ordre de 30000 à 40000 CFA. Il n’est donc pas étonnant que les princes et les princesses soient devenus des cadres commerciaux, des ingénieurs, des chefs d’entreprise ou de brillants journalistes au fil d’une métamorphose des personnages liée à un ancrage sociologique différent. L’évolution de l’image de la femme est d’ailleurs intéressante. Comme l’explique Méliane Koakou Yao Bo, « le style de femme décrit dans Adoras relève de 50 pour cents de fiction et de 50  pour cents d’une certaine réalité dans l’évolution de la société. En effet le personnage féminin de la collection se veut un modèle pour les lecteurs. Le ministère de la Femme, de la famille et de l’enfant se bat pour que la femme s’assume dans la société avec un métier revalorisant. Adoras promeut un personnage féminin indépendant et n’attendant de l’homme que de l’amour et de l’affection. »

Les héroïnes, à l’image des héros masculins sont donc des femmes-cadres et des lettrées. Dans le roman de Fary Tall et de bien d’autres le thème des études pour les filles est un thème récurrent et profondément d’actualité. C’est ainsi que dans Destination Tendresse, le projet de mariage est retardé par l’année d’études en sociologie que la jeune fille, Amy Den doit effectuer au Maroc : cela apparaît comme une mise à l’épreuve de l’amour véritable. Quant à Barakatou, jeune fille sénégalaise dans la fleur de l’âge , elle est confiée à sa tante pour continuer ses études à Saint-Louis. Dans un cas comme dans l’autre cet épisode fait d’ailleurs office d’événement déclencheur pour le schéma narratif.

Mais contes de fées des temps modernes, les romans Adoras sont aussi et surtout des  contes de fées à l’africaine. Les décors sont africains et se décalquent de manière précise et réaliste sur la réalité de la Côte d’Ivoire, du Sénégal ou d’autres pays africains. Comme le proclamait le journaliste Christophe Champin sur RFI( radio France international),

Finis les romans à l’eau de rose mettant en scène des héros blonds aux yeux bleus sur fonds de paysages enneigés. Les Africaines ont enfin leur collection sentimentale avec héros local irrésistible à la clé.

Cette remarque vise directement les collections concurrentes, Duo ou Harlequin, et l’initiatrice de la collection ajoute :

On dit que l’amour est universel. Mais le contexte, les attitudes, les personnages des héros des collections existantes ne nous convenaient pas. C’était un peu trop éloigné de nous ces romances occidentales où l’on parle de neige et d’amour au coin du feu. Il fait chaud ici. Nous avons donc décidé de créer une collection pour Africaines avec des réalités bien de chez nous.

Or ces réalités bien locales ne concernent pas seulement les décors et les types de personnages mais elles impliquent aussi les coutumes, les façons de vivre et surtout les façons de cultiver et d’exprimer l’amour. Les héros sont donc des princes charmants mais ils mangent l’attéké, l’alloco, voyagent en pirogue et rencontrent des problèmes ou des épreuves profondément ancrées dans la réalité sociologique africaine au niveau des rapports entre hommes et femmes. Le problème des mariages forcés ou arrangés apparaît dans Cache-cache d’amour, un des premiers romans parus dans la collection. La jeune fille épouse un homme qu’elle ne connaît pas et qui a été choisi par ses parents. La fin heureuse  fait partie du contrat d’écriture : elle tombe donc amoureuse de ce mari imposé mais dans la réalité le happy ending n’est pas toujours au rendez-vous. Rappelons cependant que le thème des mariages forcés était aussi récurrent dans les contes de fées de Madame d’Aulnoy et des autres femmes-conteuses  de la fin du XVIIème siècle et que la réalité était aussi à l’époque souvent bien éloignée du mariage royal et parfaitement heureux. Dans Destination Tendresse de Faty Tall, les deux personnages sont unis par leurs parents avant même leur naissance et devenus adultes, ils vivent un amour platonique en attendant avec impatience le jour du mariage. L’importance du droit coutumier et le poids des ancêtres est d’ailleurs explicite dans ce roman. Les enfants sont envoyés chez leur grand-mère respective pendant les vacances de manière à recevoir une éducation traditionnelle. Ils se fiancent selon la coutume ancestrale, c’est à dire que le jeune homme envoie une baguette blanche à la jeune fille. Si celle-ci l’accepte, elle la brise en deux et en renvoie une moitié au jeune homme.

Dans les romans Adoras, on ressent donc une tension entre tradition et modernité sur les problèmes des rapports amoureux, à l’image même de l’évolution de la société africaine contemporaine. Dans tous les cas on perçoit cependant une valorisation de la virginité malgré l’évolution de l’éducation des filles, du moins dans la classe moyenne. Le rappel du droit coutumier dans Destination Tendresse est sans équivoque :

Autrefois lorsque la jeune fille avait passé outre les interdictions et n’arrivait pas pure au mariage, on ne procédait à aucune réjouissance. Le pagne de la virginité était honteusement rangé. En guise de repas, on donnait à manger à la jeune fille les extrémités d’un poulet et elle était dépouillée de tous ses bijoux. De plus, on la sommait de dénoncer le délinquant. S’il s’avérait être son amant officiel, cela était considéré comme un abus de confiance. Il fallait châtier le coupable et aucune famille ne voulait passer par là. [20]

Les parents jouent donc encore maintenant le rôle de gendarmes et l’évolution de l’éducation des filles en ville leur pose un réel problème, à plus forte raison si elles doivent suivre des études à l’étranger, problème évoqué dans le même roman. Tous les problèmes de l’amour à l’africaine sont ainsi évoqués dans un mouvement oscillant entre tradition et modernité. On retrouve donc au fil des romans toutes les coutumes traditionnelles. Le mariage coutumier est décrit de manière très documentée à la fin des Liens sacrés de l’amour.

L’excision fait aussi l’objet d’un roman. La collection suit l’évolution de la société et d’autres réalités plus contemporaines sont abordées : le célibat des femmes en Afrique, les filles-mères, les mères célibataires dans La Saint-Louisienne, les mariages mixtes, le sida. Biton Koulibaly a  publié, sous le pseudonyme de Williams, un roman Adoras intitulé Sugar Daddy qui raconte l’histoire d’un « tonton », c’est à dire l’histoire d’un homme mûr qui entretient une jeune fille, ce qui correspond aux mœurs actuelles. L’existence des « lames Gilette » n’est pas non plus reniée : il s’agit des jeunes maîtresses venant souvent d’un autre pays d’Afrique et qui se font entretenir par un homme riche. Elles sont donc le cauchemar des femmes légitimes en Côte d’Ivoire.

Contes de fées à l’africaine dont les héroïnes ressemblent souvent à Naomi Campbell, les romans Adoras respectent cependant une forme de pudeur dans l’expression de la sexualité et se démarquent donc à ce propos des équivalents français ou canadiens. Le cahier des charges précise qu’à côté d’une description « à profusion » des sentiments des personnages, la sexualité doit être « voilée ». Méliane  Koakou Yao Bo ajoute qu’en Afrique la sexualité ne lui paraît pas fort libre. Dans Adoras, les termes crus et choquants sont interdits.  On privilégie le côté chaste et imaginaire. Il existe un certain nombre de tabous et on ne saurait ouvertement les transgresser. Il s’ensuit dans les romans de la collection une forme d’expression voilée dont le dévoilement ne manque pas de charme. Le plaisir et le désir sont suggérés dans une forme d’érotisme teinté de pudeur qui laisse place à l’imagination du lecteur. La plupart du temps, cette expression de la sexualité se fait de manière métaphorique  et l’on respecte une sorte de gradation et d’évolution qui n’est pas sans rappeler une « carte de Tendre ». Dans Romance à l’île Boulay, au-delà d’une page de couverture quelque peu provocante, les rapports amoureux sont ainsi décrits selon un long parcours assez sinueux, l’acte final et le moment suprême étant suggérés de manière pudique et métaphorique. Le premier contact physique après l’incontournable échange des regards passe par les mains qui se frôlent puis par la danse :

Un trouble insolite enveloppa les deux danseurs…Il la guidait de ses mouvements à la fois fermes et doux. Plus rien n’existait en dehors d’eux et de cette musique au goût de miel[21].

La scène se poursuit sur le parking avec une évocation un peu plus lascive :

Charmée, elle plaça sa main dans la sienne et il l’enlaça. Ils se mirent à bouger lentement, paresseusement, à côté de la voiture. Dès qu’ils se touchèrent, la magie opéra de nouveau. Le parking devint un golfe et la musique, une pirogue sur laquelle leurs mouvements chaloupés leur permettaient de garder l’équilibre…Le désir s’infiltra dans leur sang, les poussant insidieusement plus près l’un de l’autre[22].

Les mots « charme », « magie » et un peu plus loin « cercle envoûtant » sont révélateurs d’un processus de déculpabilisation : cette attirance tient de la sorcellerie mais la scène s’arrête au moment stratégique : la femme se met à parler et demande, telle Cendrillon, à quitter le bal ou plutôt à rentrer sagement dans son logis. Il faudra attendre un certain nombre de pages et de méandres amoureux avec des rapports dits « platoniques » et relevant de « l’amitié amoureuse » pour arriver enfin à l’union charnelle, en passant par des étapes intermédiaires qui sont la marque d’une longue évolution : baiser sur la joue , baignade qui permet de montrer le corps de la femme partiellement dénudé grâce à un maillot deux pièces relativement pudique mais qui laisse entrevoir le rang de perles dorées qui fait le tour du bassin de la femme et qui en Afrique est un déclencheur du désir, baiser sur la bouche, étreinte plus rapprochée, caresses et enfin le moment suprême. L’expression de cette sexualité voilée se fait aussi dans le contexte africain. L’exemple des ceintures de  petites perles  que portent les femmes africaines comme un appel à l’amour, est récurrent et les dernières pages de La Saint-Louisienne en sont le meilleur exemple.

Une autre coquinerie était d’inviter Farba à entrer dans sa ceinture de perles sans la casser ; Il devait s’y glisser précautionneusement. L’élastique enserrait leurs deux tailles. Il se distendait bien sûr à l’extrême et puisqu’il était interdit de le casser, Farba devait surveiller ses mouvements. Quel délicieux calvaire que d’être peau à peau avec sa bien-aimée et de ne pouvoir bouger à son aise au risque de casser cette maudite ceinture chérie ! Quand , n’y tenant plus, Farba désobéissait à la consigne d’immobilisme, la ceinture se cassait et il fallait, délicieuse corvée, chercher les minuscules perles dans les coins et les recoins du lit, des draps mais aussi des deux corps. On ne retrouvait jamais toutes les perles le soir même car cela prenait trop de temps de les chercher…Or ce n’était qu’un jeu érotique(…)[23]

Le devoir de la femme est donc d’appeler son mari à l’amour, de le surprendre, d’éviter la routine et sur ce plan la polygamie fait naître une sorte de concurrence entre les épouses. Au delà des tabous qui régissent la vie en société, il existe donc dans l’intimité du couple une forme plus libre de l’expression de l’amour et de la sexualité mais on ne saurait la décrire en termes crus et même cette  expression file  ainsi la métaphore traditionnelle de la joute ou du combat amoureux.

Cœurs piégés, tel était le titre d’un des premiers romans publiés dans la collection Adoras en 1999. Dix ans plus tard, le succès de la collection est irréfutable et justifie cette approche à la fois sociologique et littéraire. L’objectif premier, outre l’aspect commercial indéniable, était de développer un nouveau lectorat potentiel : objectif atteint ! La lecture-plaisir et simple évasion est même devenue au fil du temps une lecture interactive, suscitant le désir d’écrire en participant à un concours tel que celui ouvert en 2009 sur les plus belles lettres d’amour et les confidences intimes. Peut-on parler de pièges pour autant ? Ces romances à l’africaine pourraient-elles devenir une forme d’aliénation de la femme ? Certes, la fin heureuse de ces quêtes d’amour revues à l’africaine n’est pas toujours au rendez-vous de la réalité, compte tenu des pressions exercées sur les femmes par  des sociétés partagées  entre traditions et modernité. Mais lire des contes de fées, fût-ce de nouveaux contes de fées à l’africaine,  ne signifie pas que l’on confonde le prince charmant et le mari potentiel et les lectrices africaines ne sont pas moins capables que d’autres d’une forme de distanciation ! Rien  n’interdit même de penser que l’horizon d’attente de ces lectrices pourrait évoluer vers d ‘autres œuvres plus littéraires. D’ailleurs une nouvelle collection Calliope  à vocation plus littéraire a vu le jour pour répondre à cette nouvelle attente au sein des éditions NEI-CEDA. Le lectorat concerné est assez large au demeurant car il concerne toute l’Afrique francophone mais aussi toute la diaspora résidant en Europe. Affaire à suivre donc !


[1] http://fr.allafrica.com/stories/201002160398.html.

[2] N’DEYE (Meïssa), La Saint-Louisienne, Abidjan, N.E.I.,2001, 111p.

[3] Propos recueillis par Isaïe Biton Koulibaly, « Les Nouvelles reines d’Adoras », in Amina 440 décembre 2006, p.88-89.

[4] TALL (Faty), Destination Tendresse, Abidjan N.E.I, 2001, 134p.

[5] GLADYS ( Pemberton-Nash) Les Liens sacrés de l’amour, Abidjan, N.E.I , 2000, 144p.

[6] In revue Jeune Afrique,  rubrique édition:« NEI écrit une nouvelle page », n°2600, novembre 2010.

[7] On se référera à l’image reproduite en annexe avec l’aimable autorisation des éditions N.E.I..

[8] STONE (Eva), Aurore, Abidjan, N.E.I, 1998,120p. Quatrième de couverture.

[9] ESMEL (Axel) Romance à l’île Boulay, Abidjan, N.E.I, 2000, 110p. Quatrième de couverture.

[10] http//ndahfranc.centerblog.net/6569161-CICATRICE-D-AMOUR.

[11] PERLE (Manodjé), Cœurs en tempête, Abidjan, N.E.I,2000, 143p., p.8.

[12]GLADYS  (Pemberton-Nash), op. cit. p.4.

[13] Ibid. p.5-6.

[14]N’DEYE (Meïssa), op.cit.p.5.

[15] TALL (Faty), op.cit.p.16.

[16] Le Cabinet des fées ou collection choisie des contes des fées et autres contes merveilleux ornés de figures, Amsterdam, 1785-1786, Genève, 41 volumes in 8.

[17]GLADYS (Pemberton-Nash), op. cit., p. 80.

[18]GLADYS (Pemberton-Nash),  op. cit., p69-70.

[19] ibid., p.71.

[20] TALL (Faty), op.cit.p.22.

[21] ESMEL (Axel), op.cit.,p.31.

[22] Ibid., p.33.

[23] N’DEYE (Meïssa), La Saint-Louisienne, op.cit., p98-99.