Marie-Agnès THIRARD, professeur des universités, Lille3.

Au pays de la merveille, les géants sont bien entendu présents. Ils ont très souvent peuplé le monde de nos rêves et l’ogre chaussé de ses bottes de sept lieues réveille en nous quelque peur enfouie dans notre inconscient au gré d’un cauchemar enfantin. Déjà présents dans les récits mythiques qui cherchent à donner sens à notre monde, ils peuplent l’univers des contes aussi bien dans la tradition populaire que dans la culture savante. Or dans le pays de la merveille, il existe un royaume particulier, celui des féeries et une reine, Madame d’Aulnoy[1]. C’est elle qui fut en effet, à la fin du XVIIème siècle, l’initiatrice de cette mode des récits féeriques, sorte d’exception culturelle à la Française dont l’onde de choc se propagea ensuite sur toute l’Europe jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, avant de venir s’échouer sur les rivages de la littérature de jeunesse et de la littérature de colportage. Le temps n’est plus où le seul nom de Perrault suffisait à rendre compte de ce phénomène littéraire. Or Madame d’Aulnoy, en récupérant un genre narratif alors relégué dans la bouche des mères l’Oie devait se situer par rapport à la tradition et transformer l’héritage  pour le rendre acceptable à un nouveau lectorat, celui des mondains et des lettrés vivant dans l’orbite de la Cour de Versailles. Il est donc intéressant de cerner les signes de cette métamorphose  à travers le prisme de l’image du géant.

Un inventaire à la Prévert s’impose d’abord. Dans ce catalogue des personnages plus ou moins horribles, citons dans un premier temps ceux qui occupent un rôle mineur dans le récit. Un géant à la passion fatale apparaît dans le conte « Le Pigeon et la colombe » comme un amoureux éconduit et un collectionneur de beautés. Il parvient à retrouver la trace de la belle Constancia qu’on avait pourtant mise à l’abri de sa passion, l’enferme dans une tour gardée par d’autres géants, qualifiés de redoutables et cruels, et lui laisse un délai d’un an pour obtenir son consentement au mariage, lui disant qu’ «il l’épouserait malgré elle et qu’ensuite il la ferait mourir, qu’ainsi elle pouvait voir ce qui l’accommodait le mieux[2] ». Non content de ce chantage, ce galant homme consent à adoucir le sort de la prisonnière :« Après cette funeste déclaration, il fit enfermer avec elle les plus belles filles du monde pour lui tenir compagnie et la retirer de cette profonde tristesse où elle s’abîmait. » Or cet amoureux transi, guère astucieux au demeurant, verra la belle s’envoler au sens premier du terme, car Constancia se métamorphose sous ses yeux en colombe  au moment où il craint qu’elle ne se jette dans le vide pour lui échapper. Le géant finit tragiquement englouti dans une mer profonde tandis que le couple d’amants  roucoulera le reste de ses jours sous la forme d’un pigeon et d’une colombe, préférant cette forme animale aux tracas de l’espèce humaine.

Un autre personnage tout aussi sympathique que ce voleur de beautés est le géant ambassadeur qui est mis en scène dans le conte de « La Grenouille bienfaisante ». Non content de servir d’émissaire au dragon du lac, il réclame la princesse Moufette que le dragon veut transformer en pâté en exigeant du roi son père qu’il tienne sa promesse. Ce roi avait bien imprudemment promis au dragon venu l’aider  à délivrer son épouse des griffes de la fée-lionne de lui accorder un morceau de son choix. L’amateur de chair fraîche devra oublier ses prétentions car la fée- grenouille l’emportera, réduisant ce géant à disparaître comme les figures d’un mauvais rêve[3].

Dans la galerie des portraits de personnages secondaires, il faut aussi mentionner les deux farouches gardiens de la fontaine au fond d’une vallée escarpée dans le conte du « Serpentin vert[4] »: Laidronnette devenue la reine Discrète devra leur lancer ses chaussures de fer à la tête afin de recueillir l’eau de discrétion. Enfin complétons la série infernale  dans le conte de « La Princesse Carpillon » par les ogres à la retraite qui ravagent la contrée où se sont réfugiés de paisibles bergers qui ont découvert un enfant sauvage élevé par des aigles[5].

Quelques traits caractérisent ces géants qui occupent une fonction peu importante dans la syntaxe du récit. Tous sont présentés comme étant d’une grandeur gigantesque, d’une cruauté incroyable et pour la plupart anthropophages. Le personnage du géant est toujours vu comme maléfique. On constate aussi un amalgame entre le personnage du géant et celui de l’ogre. L’influence des personnages hérités de la tradition orale est donc évidente mais cet héritage est revu à l’aune de la culture savante. En effet, ces ogres-géants sont haussés d’un coup de baguette magique au rang des personnages mythologiques. Les gardiens féroces sont pourvus de massues, ce qui les rapproche du héros Hercule. Ils relèvent même parfois plus directement de l’héritage de la fable dans « Le Pigeon et la colombe » :

A la fin, il (le prince) découvrit une grande lueur qui lui parut provenir de quelque feu ; à mesure qu’il s’en approchait, il entendait beaucoup de bruit et des marteaux qui donnaient des coups terribles : bien loin d’avoir peur, il se hâta d’arriver à une grande forge ouverte de tous les côtés, où la fournaise était si allumée, qu’il semblait que le soleil brillait au fond ; trente géants qui n’avaient chacun qu’un œil au milieu du front, travaillaient en ce lieu à faire des armes.[6]

Le mélange des merveilleux se fait en l’occurrence par l’amalgame avec les cyclopes et le mythe de la forge de Vulcain. De même, les ogres de « La Princesse Carpillon » mangent tous ceux qui leur tombent entre les mains mais ils sont confrontés au centaure bleu qui en vient à bout avec l’aide de ses frères. Cette lutte rappelle celle des Centaures et des Lapithes dans la mythologie grecque. Alors que Perrault et Mademoiselle Lhéritier excluent tout recours à la fable, les contes de Madame d’Aulnoy contiennent donc des allusions mythologiques. La fable serait donc une sorte de magasin des accessoires permettant une connivence culturelle avec un lecteur mondain. La conteuse ne s ‘arrête pas là et l’utilise comme un outil magique au service de la métamorphose de la tradition populaire dans les sphères littéraires à l’image d’un autre géant, Galifron.

Celui-ci joue déjà un rôle plus important dans le conte le plus célèbre de la conteuse, « La Belle aux cheveux d’or[7] ». Il s’agit de l’histoire d’une belle indifférente dont un roi tombe éperdument amoureux. Il envoie donc en ambassade un chevalier dévoué nommé Avenant pour obtenir la main de la belle. Après un parcours qui reprend le conte-type des animaux reconnaissants, celui-ci se voit confronté à des épreuves insurmontables par cette orgueilleuse d’amour. L’une de ces épreuves présentée comme la plus difficile consiste à vaincre un géant du nom de Galifron, qui s’est mis lui aussi en tête d’épouser la princesse aux cheveux d’or. Il est décrit comme « un géant qui est plus haut qu’une haute tour », capable de manger un homme « comme un singe mange un marron », porteur de petits canons dans ses poches « dont il se sert au lieu de pistolets », et lorsqu’il parle, « ceux qui sont près de lui deviennent sourds ». Epris de la belle, il en ravage le royaume dont tous les chemins sont dès lors « couverts d’os et de carcasses d’hommes qu’il avait mangés ou mis en pièces ». Ceci nous rappelle au passage qu’une femme seule, à l’époque, fut-elle régente, ne peut gouverner un royaume sans susciter la convoitise de ses voisins car elle ne possède ni le pouvoir militaire, ni le pouvoir religieux. Madame d’Aulnoy traite ainsi de manière ambiguë ce personnage porteur d’une massue en fer herculéenne mais dont Avenant viendra à bout grâce à un corbeau qui lui crèvera les yeux, reprenant ainsi le stratagème d’Ulysse face au cyclope.  Lorsque le chevalier Avenant revient en ville en portant la tête du géant, la peur est au rendez-vous. Cependant, c’est par le burlesque que la conteuse désamorce la terreur, réduisant le géant à un fort mauvais poète qui hurle d’une voix épouvantable :

Où sont les petits enfants,
Que je les croque à belles dents ?
Il m’en faut tant, tant et tant
Que le monde n’est suffisant.

Et Avenant de répondre sur le même air :

Approche, voici Avenant
Qui t’arrachera les dents ;
Bien qu’il ne soit pas des plus grands
Pour te battre il est suffisant.[8]

Et Madame d’Aulnoy d’ajouter que les rimes n’étaient pas bien régulières, ce qui aux yeux de la conteuse descendante des Précieuses est sans doute rédhibitoire. En s’adonnant à ce jeu littéraire du pastiche du style des nourrices et des chansons enfantines, la conteuse métamorphose ce personnage de géant issu du peuple en un objet littéraire digne d’amuser le cercle des salons mondains. Mais la conteuse est aussi une femme-écrivain dont l’art de la bagatelle censé caractériser l’écriture des contes se teinte déjà d’une certaine forme de féminisme. Il n’est donc pas étonnant qu’au pays des géants ainsi revisité par la reine de la féerie, les géantes soient reines.

La fée-lionne, géante de « La Grenouille bienfaisante[9] » s’empare d’une reine égarée lors d’une chasse et l’enferme dans sa grotte: il faudra l’aide d’un dragon pour la vaincre. Elle règne sur un univers infernal peuplé de monstres qui sont tous des humains métamorphosés, où l’on descend par dix mille marches qui conduisent jusqu’au centre de la terre. Royaume digne des enfers donc, tandis que la géante se présente tantôt sous la forme d’une lionne, tantôt sous celle d’une « femme d’une grandeur gigantesque, couverte seulement de la peau d’un lion : ses bras et ses jambes étaient nus, ses cheveux noués ensemble avec une peau sèche de serpent, dont la tête pendait sur ses épaules[10] ». Cette apparence farouche s’explique par l’ambivalence de cette femme, moitié géante, moitié animale. Mais le costume rappelle aussi celui d’Hercule et on constate une fois de plus un amalgame entre le personnage du géant et des personnages issus de la fable antique. Cette fée-lionne est revêtue de la peau du lion de Némée et porte la massue mais elle a la chevelure des Furies et le carquois de Diane chasseresse. Elle appartient à un double univers culturel, l’un issu de la tradition populaire et l’autre de la culture savante. Qualifiée par la conteuse de « figure extraordinaire », cette Hercule au féminin est donc douée de la force, mais aussi de la richesse et de l’adresse. Elle a donc tous les atouts du pouvoir, pouvoir qui à l’époque est décliné exclusivement au masculin. Ses activités et ses loisirs sont bien ceux des hommes. Mais elle cherche la compagnie d’une femme d’esprit pour occuper ses loisirs et la malheureuse reine égarée sur son domaine fera les frais de ce désir salonnier. La récupération du personnage de la géante se fait aussi par un ancrage sociologique dans la société de Cour qui est celle du lectorat de la conteuse. Cette fée-lionne dont on peut se demander si elle n’est pas le reflet du roi lui-même règne en souveraine absolue sur un pays maudit peuplé de monstres « qui ont été dans le monde les uns sur le trône, les autres dans la confidence de leurs souverains ». Parmi les sujets sur lesquels elle exerce un pouvoir de vie et de mort, « il y a même des maîtresses de quelques rois qui ont coûté bien du sang à l’Etat », lesquelles se retrouvent métamorphosées en sangsues.[11]

Peut-on dire pour autant qu’au royaume de la féerie décliné au féminin les géantes soient reines ? Il faudrait examiner le cas plus exemplaire des couples de géants. Dans le conte de « Finette Cendron »[12], un Petit Poucet en jupons, va affronter un couple de géants. L’héroïne est cette fois de noble extraction car elle est  fille de deux souverains « qui avaient mal fait leurs affaires ». Définitivement ruinés et incapables de travailler, reconnaissant eux-mêmes qu’ils ne savent que « le métier de roi, qui est fort doux », ils décident de perdre leurs trois filles qualifiées de « franches paresseuses qui croient être encore de grandes dames ». Notons déjà que c’est la reine qui porte la culotte et que le roi qualifié de « bon père » doit s’incliner « car la reine était la maîtresse ». Découvrant le noir dessein de ses parents, Finette va chercher de l’aide auprès de la fée Merluche. Finette, alias Cendrillon,  sauve aussi ses deux sœurs bien que celles-ci la maltraitent. Leur nom  est déjà révélateur d’une certaine forme de libertinage à peine voilé. L’une s’appelle Fleur d’Amour et l’autre, Belle de Nuit, noms qui conviennent plus à des péripatéticiennes qu’à des jeunes princesses. Ce caractère libertin se retrouve chez l’héroïne elle-même. Perdue dans les bois, elle survit de manière écologique et fait pousser un gland qu’elle arrose tous les matins et tous les soirs en lui disant « crois, crois, beau gland[13]» avant de l’enfourcher enfin, et de s’y tenir longtemps, en le sentant ployer sous elle. Finette la rouée aperçoit enfin un jour une superbe demeure  si belle qu’on ne saurait la décrire, dont les murs sont de rubis et d’émeraudes, mais ce palais digne de Versailles est celui de deux géants anthropophages. L’aristocratisme de cet habitat bien éloigné des habituelles grottes ou des cavernes qui sont le refuge des géants des contes populaires implique donc une première forme de métamorphose. Le caractère mondain  de cette subtile transmutation se retrouve d’ailleurs lorsque Finette propose à la géante qui habite ce palais, de quitter ses peaux d’ours pour se mettre à la mode, de se faire friser et de se faire coiffer en l’amusant de son caquet, c’est à dire de sa conversation. Parodiant la célèbre déclaration de Madame de Murat à propos des fées, on pourrait donc dire que ces illustres ogres ou géants habitent désormais les palais des rois et n’ont plus grand-chose à voir avec leurs devanciers. L’amalgame avec le monde de la fable antique est un autre ingrédient de cette potion magique qui transforme ces héros populaires en personnages dignes d’amuser le lectorat mondain. Le géant et la géante résidant dans ce palais sont décrits comme n’ayant qu’un vilain œil, ce qui les rapproche une fois de plus des cyclopes tandis que la bûche qui leur fait office de canne rappelle la massue d’Hercule. Cependant, ces deux personnages gardent quelques traces de leurs origines populaires. La géante est décrite comme une vieille femme épouvantable, au teint noir, motif récurrent dans de nombreux contes populaires, ayant une bouche horrible à faire peur et mesurant quinze pieds de haut et trente de tours. Le géant n’a rien à envier à son épouse car il est six fois plus haut que sa femme. Tous deux gardent un féroce appétit, l’un gobant quinze enfants d’un coup pour son petit déjeuner tandis que l’autre veut se réserver le mets de choix que représentent ces princesse à la peau blanche et délicate et décide de manger Finette en salade. Notons  que le géant demeure plus proche de l’état sauvage malgré son palais d’émeraude, tandis que la géante appartient à une civilisation plus développée utilisant cuiller et fourchette comme à la cour de Louis XIV. Les deux géants gardent aussi la possibilité de se déplacer d’une manière très rapide. Il est dit de la géante qu’une seule de ses enjambées valait cinquante pas des enfants. Ces survivances apparaissent comme une infantilisation voulue du conte, forme suprême d’un jeu littéraire qui se transforme en pastiche quand l’ogresse parle de « char fraîche » et que l’on retrouve le même dialogue suspensif que dans la version de Perrault, comme si la conteuse faisait semblant de jouer avec la peur des enfants jetés dans une cave pleine de crapauds et de couleuvres.

Oscillant entre culture savante et tradition populaire, ce couple infernal de géants anthropophages subit pourtant un traitement fort différencié de la part de la conteuse. Le géant est à la fois méchant et bête au point qu’il accepte de rentrer dans le four où Finette a jeté pour l’allécher huit mille livres de beurre dont il veut vérifier la température de cuisson. Funeste excès de gourmandise qui lui vaudra de s’enfoncer si avant dans le four qu’il ne pourra plus reculer et brûlera vif, subissant ainsi le sort réservé à ses condisciples des contes populaires. L’ogresse est plus « dure à cuire » dans tous les sens du terme et ne se laisse point berner. Dans le couple c’est elle qui mène en bateau un époux stupide qu’elle circonvient avec un sens évident de l’argumentation.

Ne te fâche point , mon petit ogrelet ( diminutif affectueux pour le moins saugrenu pour un géant six fois plus haut que sa femme, ce qui le dote de quatre-vingt dix pieds de haut), je vas te déclarer la vérité. Il est venu aujourd’hui trois jeunes filles que j’ai prises, mais ce serait dommage de les manger, car elles savent tout faire. Comme je suis vieille, il faut que je me repose. Tu vois que notre belle maison n’est point propre, que notre pain n’est pas cuit, que la soupe ne te semble plus si bonne et que je ne te parais plus si belle, depuis que je me tue de travailler. Elles seront nos servantes : je te prie, ne les mange pas à présent. Si tu en as envie quelque jour, tu en seras le maître.[14]

Ce que femme veut… On voit donc le monstre filer doux devant sa femme, laquelle sera simplement « étonnée » de trouver une montagne de cendres à la place de son mari et se consolera assez vite en jouant les veuves joyeuses. Faut-il rappeler que le veuvage était alors le statut le plus enviable pour une femme. La géante se met donc à jouer les grandes coquettes, pensant même sur le conseil de Fleur d’Amour et de Belle de Nuit  à épouser quelque marquis. Ces perspectives matrimoniales avorteront mais elles rappellent les mœurs du temps tandis que les deux sœurs essaieront à leur tour de se vendre à « de bons financiers qui seront bien aises d’épouser des princesses ». Bien ancrée dans cette fin de siècle, cette géante qui veut briller à la cour et jouer les mondaines sera décapitée par Finette elle-même pendant la séance de coiffure.

Couple infernal s’il en est que ce duo de géants vaincu par un Petit Poucet au féminin. Mais dans ce catalogue de l’horreur revu à l’aune de l’humour, il existe aussi une famille complète qui peuple une île et impose ses lois et ses coutumes dans un univers primitif, celui de « L’Oranger et l’abeille[15] ». Madame d’Aulnoy  raconte les aventures de la princesse Aimée, fille du souverain de l’île heureuse, qui, lors d’une promenade en mer, subit une terrible tempête et finit par échouer sur un rivage. Elle est recueillie par un peuple d’ogres géants assimilables à une tribu d’hommes anthropophages qui la caressent « d’une manière si humaine que c’était une espèce de miracle[16] », tandis que les ogrichons la bercent. L’enfant grandit et devient une belle jeune-fille dont la destinée est d’épouser l’héritier de ce peuple sauvage. Il faut signaler d’ailleurs que ce conte est aussi proche du « Petit Poucet » de Perrault et que certaines séquences apparaissent comme des clins d’œil culturels liés à une volonté d’intertextualité. C’est ainsi que l’on retrouve l’épisode des bottes de sept lieues de l’ogre lorsque la princesse réussira à s’enfuir avec le prince Aimé, échoué lui aussi sur les mêmes rivages, après une violente tempête, à quelques années d’intervalle. L’auxiliaire magique reste, en l’occurrence, la propriété des ogres, le couple d’humains ne disposant dans sa fuite que d’une baguette magique utilisée avec beaucoup de maladresse. Recréation mais aussi jeu culturel et intertextuel sont donc liés au traitement infligé, dans ce conte, au thème du géant. Cette famille de géants cannibales correspond une fois de plus à un amalgame entre la culture savante héritée de la fable antique et la tradition populaire. La conteuse feint d’ailleurs de faire œuvre d’anthropologue avant l’heure en expliquant l’anthropophagie :

Ils mangeaient tout le monde. Les ogres sont de terribles gens : quand ils ont goûté de la char fraîche ( c’est ainsi qu’ils appellent les hommes), ils ne sauraient presque plus manger autre chose et Tourmentine trouvait toujours le secret d’en faire venir quelqu’un car elle était demi-fée.[17]

La référence intertextuelle au texte de Perrault et au célèbre refrain « je sens la chair fraîche » rappelle cette concurrence littéraire qui supposait que plusieurs conteurs ou conteuses aient plaisir à décliner un même conte-type avec quelques variantes. En l’occurrence celles-ci sont importantes. La femme de l’ogre chez Perrault est généreuse ; elle n’est pas une mangeuse d’hommes et elle a pitié des enfants qu’elle cherche à sauver. Tourmentine est bien différente et le géant et la géante appartiennent vraiment à la même race ainsi d’ailleurs que leur descendance, comme le précise la suite du texte :

Ils étaient aussi goulus l’un que l’autre  et jamais il n’y eut de plus hideuse figure, avec leur œil louche au milieu du front, leur bouche grande comme un four, leur nez large et plat, leurs longues oreilles d’âne, leurs cheveux hérissés et leur bosse devant et derrière.

On retrouve dans ce portrait flatteur les mêmes stéréotypes que dans les autres portraits. La déformation de l’humain se conjugue avec l’évocation des personnages d’Hercule et du cyclope. Cet amalgame réapparaît dans le second  portrait réservé à la belle Tourmentine « vêtue de peaux de serpent dont les couleurs bigarrées surprenaient » et portant « sur son épaule une massue de fer d’une terrible pesanteur [18]». Cependant cette fois le portrait frôle la caricature avec une déformation, celle de la bosse qui s’ajoute à l’animalisation des oreilles d’âne. Jeu littéraire qui se traduit aussi par l’onomastique. Tourmentine et Ravagio portent bien leur nom tandis que la conteuse s’amuse à délirer verbalement en s’adonnant au jeu des néologismes pour caractériser cette race gigantesque dont les enfants sont appelés « ogrelets et ogrelettes » en attendant, si l’un d’eux épouse la princesse Aimée de donner naissance à des « ogrichons » ou à des «  ogrichonnaux ». Création verbale à l’état pur que le jargon d’ogrelie évoqué par la conteuse .

Or dans ce pays d’Ogrelie, c’est bien la géante une fois encore qui tient les rênes du pouvoir. Ravagio est décrit comme aussi puissant que bête et lorsqu’il poursuit la belle Aimée et son prince qui ont réussi à s’enfuir, « il ouvre son œil, saute au milieu de la caverne comme un lion, il rugit, il beugle, il hurle, il écume [19] » tout en enfilant ses bottes de sept lieues. Mais la jeune Aimée en viendra à bout par la ruse et le jeu des métamorphoses. Elle organise l’évasion des deux amants, en s’appropriant une baguette magique. C’est elle qui détient la clé de toutes les métamorphoses successives qui  permettent d’échapper aux ogres. Or ces transformations ne sont pas neutres. Le prince finira par devenir un oranger que la belle, sous l’apparence d’ une abeille viendra piquer de son dard. L’union sexuelle ainsi symbolisée correspond à des rapports sexuels complètement inversés, confirmant la prééminence du féminin sur le masculin. Cette domination féminine se retrouve au sein du couple de géants. Ravagio, fort mais idiot, est sous les ordres de sa femme qui s’emporte contre son époux « qui rentre bien las comme un chien de ses poursuites inutiles ».

Quoi ? Tu reviens sans nos prisonniers, s’écria Tourmentine en arrachant ses crins hérissés ; ne t’approche pas ou je t’étrangle[20].

Cette scène de ménage tourne sans conteste à l’avantage de la géante qui va se botter à son tour, privant son mari de ses dernières prérogatives et s’octroyant le droit de chasse. La princesse Aimée ne s’y trompe pas et reconnaît d’ailleurs que Tourmentine « est plus adroite que Ravagio ». L’affreuse mégère avait découvert le nourrisson échoué sur le rivage avant son digne époux et c’est elle qui lui avait interdit de le dévorer en découvrant qu’il s’agissait d’une fille qu’elle pourrait marier à l’un de ses ogrelets, exerçant ainsi un pouvoir matriarcal sans partage et décidant d’un mariage arrangé à l’image de ces associations de sacs d’écus de la fin du Grand Siècle. C’est encore elle qui découvre la fuite du jeune couple d’humains tandis que le géant continue à ronfler et qu’elle sonne l’alarme « d’une telle force que les bois et les vallons en retentissaient ».

Réveille-toi, mon poupard, réveille-toi, beau Ravagio, ta Tourmentine est trahie, nos chars fraîches ont pris la fuite[21].

Forte femme à la peau dure dans tous les sens du terme dont seule une autre femme, en l’occurrence la princesse Aimée viendra à bout en la dardant et en la faisant crier au point de « se débattre sur l’herbe » comme un taureau ou un jeune lion.

Au pays de la merveille, en cette fin du XVIIème siècle, il semble que les géantes soient devenues reines. Métamorphosées par la baguette  magique et savante de la plume d’une conteuse, elles l’emportent sur leurs homologues masculins souvent présentés comme bêtes et méchants et plus proches des traditions populaires. Est-ce à dire que ce traitement différencié serait révélateur d’une évolution sinon d’une révolution du statut de la femme en cette fin du Grand Siècle ? Ne nous y trompons point. Les contes sont bien présentés comme de pures fictions, de simples bagatelles et sous la plume de la conteuse, femme-écrivain conquérant une autre forme de pouvoir, celui des mots, le rêve ne rejoint pas forcément la réalité. Preuve en est à la charnière du XVIIème et du XVIIIème siècle, la présentation d’un autre couple proposé par la comtesse d’Auneuil dans un récit encadré au sein du Génie familier[22] sous le titre de «  La Princesse Patientine dans la Forêt d’Erinente[23] ». On y retrouve le personnage d’un ogre, nommé Insacio, lequel réduit en esclavage son épouse, double de la Griselidis de Perrault et fort justement nommée Patientine. Celle-ci se retrouve utilisée  comme un outil de production dans l’exploitation de la mine et la culture des champs. Certes un prince viendra au secours de la belle et apparaît encore comme  le descendant des héros précieux mais il ne tient qu’un rôle secondaire dans cette histoire tandis  le personnage de l’ogre omniprésent ressemble davantage à certains petits maîtres du XVIIIème siècle. Il nous faut donc nuancer notre propos: en cette fin de siècle, les géantes ne seraient donc que des reines d’un jour.


[1] On se référera à l’édition du tricentenaire en deux volumes dans cet article.

Mme d’aulnoy., Contes I,Les contes des fées, introduction par Jacques Barchilon, texte établi et annoté par Philippe Hourcade, Paris, Société des textes Français modernes, Klincksieck, 1997 ,604 p.

Contes II , Contes nouveaux ou les fées à la mode, 1998, 577 p,

Signalons: Madame d’Aulnoy, Contes des fées suivis des Contes nouveaux ou Les Fées à la mode, édition critique par Nadine Jasmin, Bibliothèque des Génies et des Fées, Paris, Champion, 2004, 1220p

[2] D’Aulnoy, op.cit., vol.2, p.328.

[3] Ibid., vol.2, p.78.

[4] Ibid., vol.1, p550.

[5] Ibid., vol.2, p.8.

[6] Ibid., vol.2, p.322.

[7] Ibid., vol.1, p.56-114.

[8] Ibid., vol1, p.67.

[9] Ibid., vol.2, p.57-85.

[10] Ibid.,vol.2, p.60.

[11] Ibid.,vol.2, p.63.

[12] Ibid., vol.1, p.363-383.

[13] Ibid.,vol.1, p.371.

[14] Ibid.,vol.1, p.375.

[15] IIbid.,vol.1, p.243-276.

[16] Ibid., vol.1,p.245.

[17] Ibid.,vol.1, p.244.

[18] Ibid.,vol.1, p.268.

[19]Ibid.,vol.1, p.263.

[20] Ibid.,vol.1,p.267.

[21]Ibid.,vol.1,p.263.

[22]Madame D’Auneuil, Le Génie familier, in Bibliothèque des Génies et des Fées, vol. 2, édition critique établie par Raymonde Robert,  Paris, Champion, 2005, p.688-715

[23] Ibid., p.699-709.