Marie-Agnès THIRARD, professeur émérite Lille3

Le temps n’est plus où le seul nom de Perrault suffisait à rendre compte de la métamorphose littéraire du conte à la fin du règne de Louis XIV. Des recherches universitaires et des rééditions récentes permettent à des œuvres trop longtemps méconnues et oubliées dans Le Cabinet des fées [1]depuis la fin du XVIIIème siècle de renaître enfin de leurs cendres, faisant ainsi apparaître un certain art du conte bien différent de celui du célèbre académicien, art du conte souvent décliné, non sans raison, au féminin. La plus célèbre de ces conteuses fut incontestablement Madame d’Aulnoy. Elle publia deux recueils de contes, contes qui sont pour la plupart insérés dans des nouvelles galantes au romanesque baroque pour le moins débridé. Un premier recueil intitulé Les Contes de fées, suivis des Nouveaux contes des fées paraît en 1697. Un autre recueil paraît en 1698 so us le titre de Contes nouveaux ou les fées à la mode[2].L’œuvre  ne se distingue pas seulement de celle de Perrault par son abondance et par la longueur des textes, mais elle correspond à un nouvel art du conte décliné au féminin souvent qualifié d’ « art de la bagatelle [3]».D’autres conteuses suivront le même chemin, en particulier Melle de la force dont l’œuvre nous fournira aussi quelques exemples de cet art qui pourrait bien se caractériser par l’émergence d’une forme de libertinage que l’on pourrait qualifier de « voilé ».

Signalons tout d’abord que beaucoup de ces femmes-conteuses eurent une vie qui ne ressemblait pas à un conte de fées et qu’elles firent même scandale. La jeune baronne d’Aulnoy fut compromise dans un complot qui visait à se débarrasser d’un époux détesté en le faisant accuser du crime de lèse-majesté. Le complot échoua et les faux témoins furent exécutés en place de grève. Il faut aussi se souvenir que la conteuse était une amie de Saint Evremond, libertin notoire,  qui joua le rôle de tuteur. Quant à Melle de La Force, issue d’une noble famille protestante du Sud-ouest, elle est célèbre pour avoir eu de nombreux amants, entre autres l’acteur Baron et pour avoir séduit ou pour avoir été séduite par un très jeune homme, Charles de Briou alors qu’elle même avait trente-cinq ans ! Le père du jeune-homme, président à la cour des aides réussit à faire annuler le mariage. Bien que fille d’honneur de la reine, elle finira par être éloignée des allées du roi  avant de revenir du moins apparemment à la piété, après un temps d’exil tout comme Mme d’Aulnoy qui traduit des psaumes à la fin de sa vie, conversions tardives qui rappellent la fin du Don Juan de Molière.

Quelles formes ce libertinage voilé pourrait-il revêtir au sein même des contes? Il semble que certaines techniques d’écriture, voire la reprise de certains thèmes déjà présents dans la tradition populaire soient propices à l’apparition d’une forme de licence et à la transgression des tabous. Le thème du fiancé animal va ainsi permettre l’expression de certains fantasmes sexuels. Huit contes sur vingt-quatre y ont recours. Le recours à la métamorphose animale autorise la liberté des propos et permet la transgression des interdits moraux, voire l’expression des fantasmes. L’exemple du conte de « La Biche au bois » est particulièrement révélateur. Alors que la jeune fille est métamorphosée en biche, elle se trouve poursuivie par le prince Guerrier dans une sorte de fuite- poursuite au cours de laquelle les rapports équivoques, parfois même sado-masochistes, ne manquent pas d’éveiller l’imagination du lecteur initié.

Enfin, après avoir fait le tour de la forêt, notre biche, ne pouvant plus courir ralentit ses pas et le prince, redoublant les siens, la joignit avec une joie dont il ne croyait plus être capable. Il vit bien qu’elle avait perdu toutes ses forces ; elle était couchée comme une pauvre petite bête demi-morte et elle n’attendait que de voir finir sa vie par les mains de son vainqueur ; mais au lieu de lui être cruel, il se mit à la caresser…Il prit la biche entre ses bras, il appuya sa tête sur son cou et vint la coucher sur ces ramées, puis il s’assit auprès d’elle, cherchant de temps en temps des herbes fines qu’il lui présentait et qu’elle venait manger dans sa main [4].

Comment ne pas songer que cette biche est femme et qu’elle reprend la nuit sa forme humaine ? Dès lors le lecteur peut laisser libre cours à l’imaginaire et de manière ambiguë et subtile construire la vision de l’acte d’amour dont les prémisses sont ici évoqués en termes choisis. Mais au moment suprême, la biche ou plutôt la femme s’enfuit, ce qui provoque la colère du prince. Son conseiller lui conseille alors de rattraper la belle et de la punir. Le prince, suivant ces conseils avisés poursuit la biche au cours d’une chasse et la blesse :

Amour cruel et barbare, où étais-tu donc ? Quoi ! tu laisses blesser une fille incomparable par son tendre amant !(…) Le prince s’approcha. Il eut un sensible regret de voir couler le sang de la biche : il prit des herbes, il les lia sur sa jambe pour la soulager, et lui fit un nouveau lit de ramées. Il tenait la tête de Bichette sur ses genoux. « N’es-tu pas cause, petite volage, lui disait-il, de ce qui t’est arrivé, que t’avais-je fait hier pour m’abandonner ? Il n’en sera pas aujourd’hui de même, je t’emporterai. [5]

La métalepse de la conteuse qui intervient dans le cours du conte est une sorte de fil d’Ariane pour un lecteur invité à ne pas oublier que cette biche est une femme. Le sang qui coule évoque la perte de la virginité et la description de ces noces rustiques ne manquent pas d’un charme certain. L’hésitation voulue entre les termes correspondant à l’humain tels que « petite volage » et l’animalisation permettent bien la transgression des tabous moraux et l’évocation des relations sexuelles sous une forme dissimulée. Celles-ci prennent ensuite une tournure moins tendre et plus perverse :

Elle faisait la pesante et l’accablait ; il était tout en eau de tant de fatigue, et quoiqu’il n’y eût pas loin pour se rendre à la petite maison, il sentait bien que sans quelque secours, il n’y pourrait arriver. Il alla quérir son fidèle Becafigue ; mais avant que de quitter sa proie, il l’attacha avec plusieurs rubans au pied d’un arbre, dans la crainte qu’elle ne s’enfuit. Hélas ! qui aurait pu penser que la plus belle princesse du monde serait ainsi traitée par un prince qui l’adorait ? Elle essaya inutilement d’arracher les rubans, ses efforts les nouèrent plus serrés(…)[6]

Une fois de plus, la métalepse se veut discrète mais la conteuse insiste sur le caractère humain des protagonistes, ce qui renforce chez le lecteur l’impression d’assister aux ébats sado-masochistes de quelque couple égaré dans une nature pour le moins protectrice ! La conteuse ne fait que suggérer les relations sexuelles, laissant au lecteur le soin d’interpréter le texte, de passer de l’autre côté d’un miroir à la fois fidèle et déformant de l’amour.

Le même procédé se retrouve dans le conte de « La Chatte blanche ». Déjà au fil de la narration la conteuse suggère des rapports amoureux entre le jeune héros et cette chatte si séduisante au point que le prince souhaiterait devenir chat à son tour. Cette animalisation volontaire permet quelques ébats pour le moins étrangers au code des bienséances tandis que l’épisode de la métamorphose de la chatte en femme ne laisse planer aucun doute sur l’aspect licencieux du texte. Alors que la chatte demande au jeune prince, sans doute assez inexpérimenté et pour tout dire simple puceau, de lui couper la tête et la queue pour la libérer de son enchantement,

les larmes vinrent deux ou trois fois aux yeux du jeune prince, de la seule pensée qu’il fallait couper la tête à sa petite chatonne qui était si jolie et si gracieuse. Il dit encore tout ce qu’il put imaginer de plus tendre pour qu’elle l’en dispensât, elle répondait opiniâtrement qu’elle voulait mourir de sa main et que c’était l’unique moyen d’empêcher que ses frères n’eussent la couronne ; en un mot, elle le pressa avec tant d’ardeur, qu’il tira son épée en tremblant, et d’une main mal assurée, il coupa la tête et la queue de sa bonne amie la chatte : en même temps il vit la plus charmante métamorphose qui se puisse imaginer. Le corps de Chatte Blanche devint grand et se changea tout d’un coup en fille[7].

Le prince en reste d’ailleurs muet et « ses yeux n’étaient pas assez grands pour la regarder. » Scène à la fois charmante et cruelle que ce dépucelage au cours duquel la femme paraît imposer les règles du jeu amoureux : mourir d’amour est suggéré en l’occurrence à travers le thème incontournable de la blessure et de la perte de la virginité, sujet parfaitement tabou à l’époque. Madame d’Aulnoy semble même insinuer que l’on ne devient pleinement femme que dans ce moment de souffrance ambiguë alors que la morale officielle valorisait plutôt la maternité et le devoir conjugal souvent subi au féminin. Le symbole même de l’épée en référence à la sexualité masculine se passe de commentaires. Les contes du fiancé animal deviennent ainsi sous la plume de la conteuse le terrain privilégié d’une forme de libertinage parfois à peine voilé, ce qui suscite chez le lecteur initié le plaisir du dévoilement dans le non-dit. Le passage par la forme animale permet toutes les audaces. Il suffit d’ailleurs de regarder la gravure correspondant dans Le Cabinet des fées au conte du « Serpentin vert »[8].

Ce récit est une réécriture du mythe de Psyché ; le texte de La Fontaine s’y trouve d’ailleurs évoqué au sein même du conte selon le procédé de la mise en abyme. L’une des variantes les plus importantes concerne l’épisode de la découverte de l’époux après la transgression de l’interdit. Dans le texte d’Apulée, tout comme dans celui du fabuliste, c’est Eros en personne qui apparaît aux yeux éblouis de Psyché. Dans le texte de Madame d’Aulnoy, c’est un serpent monstrueux, que découvre la trop curieuse Laideronette.

Elle aurait eu bien du regret de ne pas imiter sa devancière Psyché, de sorte qu’elle cacha une lampe comme elle et s’en servit pour regarder ce roi invisible si cher à son cœur. Mais quel cri épouvantable ne fit-elle pas lorsque, au lieu du tendre Amour blond, blanc, jeune et tout aimable, elle vit l’affreux Serpentin vert aux longs crins hérissés ! Il s’éveilla, transporté de rage et de désespoir : « Barbare, s’écria-t-il, est-ce là la récompense de tant d’amour ? »La princesse ne l’entendit plus, la peur l’avait déjà fait s’évanouir et Serpentin était déjà bien loin.[9] .

L’écart est important. Certes on peut y voir une simple contamination du thème du fiancé animal et d’un thème issu de la fable avec une volonté de renouveler celle-ci dans une perspective digne du clan des Modernes auxquels se rattachent Perrault et les autres conteurs. Mais l’insistance sur l’aspect bestial du monstre présenté dans un autre passage comme visqueux pourrait bien être aussi la marque d’une vision féministe des rapports sexuels, le tout empreint d’une forme de libertinage à peine voilé. Or, si l’on regarde l’illustration qui correspond à une édition du Cabinet des fées qui date de la fin du XVIIIème siècle, on s’aperçoit que la réception de ce récit montre bien que le lecteur n’était point dupe et qu’il comprenait fort bien les règles de ce jeu littéraire. La gravure montre même des écarts révélateurs par rapport au texte. La jeune femme ne semble plus terrifiée mais plutôt fascinée par ce spectacle étrange. Sa tenue vestimentaire est légère et évocatrice de certaines formes du corps féminin que les arrondis suggèrent plus qu’ils ne cachent. La jambe est dénudée et les chevilles parfaitement visibles, ce qui va à l’encontre du code des bienséances de l’époque. Echevelée, la jeune femme tend littéralement les bras vers ce monstre dont la langue pendante a des connotations sexuelles évidentes. Le corps même du monstre évoque en le déformant un corps masculin. La scène se déroule sous un pavillon, c’est à dire dans l’espace le plus intime qui soit.

Cette animalisation se retrouve utilisée d’ailleurs aussi dans des contes dont le schéma ne relève pas du conte-type du fiancé animal. Dans « Le Dauphin »[10], Alidor jeune prince parfaitement laid prend un jour dans ses filets un dauphin et accepte de le remettre à l’eau. En contre partie, il hérite du don de se métamorphoser en serin et de retrouver quand il le veut sa forme humaine. Le serin va ainsi pouvoir s’approcher de la princesse Livorette dont il est épris, et pénétrer dans son intimité. Il va même jusqu’à dormir dans sa chambre et en profite pour reprendre la nuit forme humaine. La princesse se retrouve ainsi enceinte sous la forme de la belle endormie, sujet pour le moins scabreux. La jeune fille subit alors les préjugés de sa caste sociale et n’échappe à la mort que grâce à l’intervention du dauphin, ce qui justifie le titre de ce conte. Si l’on se souvient que l’oiseau, en termes de symbolique désigne le sexe masculin, on perçoit dès lors le caractère osé d’un tel conte présenté comme le dernier conte de fées de Madame d’Aulnoy. Le mot « libertin » est d’ailleurs employé par la princesse Livorette à propos du serin :

« Quoi, tu prétends m’inquiéter toujours, petit libertin, lui dit-elle, aussitôt qu’elle l’aperçut ».

Cette appellation pourrait être un indice voulu par la conteuse , indice destiné au lecteur initié susceptible de sucer « la substantifique moelle » de ces histoires de fées. Les propos échangés entre la jeune fille et son serin tiennent d’ailleurs d’un charmant libertinage qui annonce les créations du XVIIIème naissant. Certaines scènes, dans la découverte réciproque de l’amour, anticipent sur Les Liaisons dangereuses.

« Il (le prince) revint au palais sous sa figure emplumée, il trouva la princesse en robe de chambre qui le cherchait partout et ne le trouvant point, elle pleurait amèrement. Ha ! petit perfide, disait-elle, tu m’as déjà quittée, ne t’avais-je pas reçu assez bien ? Quelles caresses ne t’ai-je point faites ?…

— Oui, oui, ma princesse, dit le serin, qui écoutait par un petit trou, vous m’avez donné quelques marques d’amitié mais vous m’en avez bien donné d’indifférence : pensez-vous que je m’accommode de coucher avec votre vilain chat ?…
Livorette, touchée de ce récit le regarda tendrement et lui présenta le doig(…) [11]

Ce duel amoureux rappelle étrangement les stratégies de la conquête amoureuse libertine. L’ambiguïté même des caresses et des gestes est une transgression voilée des normes et des tabous car le serin, alors que Livorette se met à sa toilette prend « la liberté de lui becqueter quelquefois le bout de l’oreille et quelquefois les mains ». Ceci la transporte de joie et la recherche du plaisir relève en l’occurrence d’un érotisme volontairement caché. La posture même de l’oiseau est aussi intéressante : il écoute par un petit trou, celui de la serrure.

Or ce petit trou de la serrure pourrait être une occurrence d’un autre thème dans ce libertinage voilé, celui du voyeurisme et de l’effraction de l’espace féminin. Celui-ci était déjà présent dans le conte de « La Biche au bois ». A la fin du récit, alors que la biche redevenue femme a regagné son refuge, en l’occurrence la maisonnette d’une brave paysanne, dans laquelle séjournent aussi comme par hasard, dans la chambre voisine, le prince et son fidèle compagnon,

Becafigue eut bientôt fait un assez grand trou pour voir la charmante princesse vêtue d’une robe de brocart d’argent …Ses cheveux tombaient par grosses boucles sur la plus belle gorge du monde…L’on peut assez juger de l’étonnement de Becafigue par tout ce qu’il venait de voir et d’entendre ; il courut vers le prince, il l’arracha de la fenêtre avec des transports de joie inexprimable. « Ah ! seigneur ! lui dit-il, ne différez pas de vous approcher de cette cloison, vous verrez le véritable original du portrait qui vous a charmé. [12]

 Le trou de la serrure est ici remplacé par un trou percé dans la cloison mais il s’agit toujours d’une sorte d’effraction et de pénétration forcée dans un espace réservé à l’intimité de la femme. Certes la conteuse ne va pas jusqu’à décrire la nudité du corps et, sitôt métamorphosée, la biche se retrouve superbement vêtue, mais l’allusion à la très belle gorge est quand même assez suggestif. Cette forme de voyeurisme passe parfois par un autre subterfuge que la transformation de l’un ou l’autre des personnages en animal. Le don d’invisibilité dont certains héros se voient dotés permet la même licence. Le prince Lutin, héros éponyme d’un autre conte pénètre ainsi sous une forme invisible dans un pays interdit aux hommes, pays où habitent de fières amazones, île des plaisirs tranquilles sur lequel règnent une fée et sa fille. Or, le prince Lutin va profiter de son invisibilité pour pénétrer dans cette espace inviolable et observer à son insu la princesse dont il est tombé amoureux.

Il était tard. La princesse entra dans sa chambre pour se coucher. Lutin aurait bien voulu la suivre à sa toilette. Mais encore qu’il le pût, le respect qu’il avait pour elle l’en empêcha. Il lui semblait qu’il ne devait prendre que les libertés qu’elle aurait bien voulu lui accorder et sa passion était si délicate et si ingénieuse qu’il se tourmentait sur les plus petites choses[13].

Certes le texte semble encore fortement influencé par la conception respectueuse de l’amour hérité de la préciosité. Cependant derrière cet apparent respect chevaleresque, le libertinage est bien présent comme une tentation à peine refoulée, dans tous les cas suggérée, de la pénétration dans l’espace le plus intime de la féminité, celui de la toilette. De plus, c’est une fois encore sous la forme d’un perroquet puis d’un serin, symbole de virilité qu’il s’incarnera dans cette  insula feminarum. Ce thème de l’effraction préfigure d’ailleurs les contes libertins du XVIIIème siècle. Madame d’Aulnoy, en matière d’intrusion procède parfois de manière plus explicite. Dans « La Chatte blanche », c’est l’équivalent d’une scène de viol qui nous est proposée au cours de la rencontre organisée par les fées entre l’affreux Migonnet, prétendant imposé et la charmante princesse.

Notre entrevue se fit sur la terrasse. Il y vint dans son chariot de feu. Jamais depuis qu’il y a des nains, il ne s’en est vu de si petit…Il vint à moi, les bras ouverts pour m’embrasser, je me tins fort droite, il fallut que son premier écuyer le haussât ; mais aussitôt qu’il s’approcha, je m’enfuis dans ma chambre dont je fermai les portes et les fenêtres(…) [14]

Sans aucun doute la description de cette entrevue a quelques relents autobiographiques et l’affreux petit monstre ressemble quelque peu au baron d’Aulnoy. Mais au-delà de la dénonciation des mariages forcés qui étaient monnaie courante à l’époque, la suite du texte évoque le thème du viol et de l’enlèvement. Les fées « résolurent de l’amener la nuit dans ma chambre pendant que je dormirais, de m’attacher les pieds et les mains, pour me mettre avec lui dans son brûlant chariot afin qu’il m’emmenât. »

La scène est décidément trop proche de celle esquissée dans « La Biche au bois » : elle ouvre la porte à tous les fantasmes et l’univers des fées permet l’expression d’un libertinage à peine voilé par la création d’un nabot caricatural. La déformation de l’humain permet ainsi la transgression des interdits moraux sous prétexte de création d’un univers de pure fiction dans lequel les monstres demeurent cependant si proches des humains! Les techniques mêmes de création du merveilleux favorisent donc cette expression voilée de tous les fantasmes.

Sur ce plan, le procédé de la métamorphose semble privilégié. L’animalisation permet toutes les audaces. Cependant, il existe d’autres formes de métamorphoses tout aussi propices à la transgression des tabous : il s’agit cette fois de la transformation de l’humain en  végétal. Dans le conte de « Fortunée », la conteuse nous présente un prince métamorphosé en pot d’œillets et qui ne survit que grâce aux arrosages fidèles de la jeune fille dont il tombe amoureux. Le libertinage passe ici par une inversion des rapports amoureux car c’est l’élément féminin qui transmet un liquide porteur de vie et de plaisir à un élément masculin réduit à l’état de potiche. L’image est pour le moins osée  et porte la marque d’une sorte de féminisme. Le même procédé de dépendance sexuelle inversée réapparaît dans le conte de « L’Oranger et l’abeille »[15] dont certains passages rappellent « Le Petit Poucet » de Perrault. On y voit un couple de jeunes amants chercher à échapper à un ogre doté lui aussi des célèbres bottes de sept lieue sur le dos d’un chameau. Or, la jeune Aimée, enfant sauvage particulièrement intelligente a réussi à se procurer la baguette magique qui va lui permettre de réaliser toutes sortes de mutations qui ne sont pas innocentes. Pour échapper à l’ogre, cette jeune fille qui gouverne tout et ne répond de rien décide de l’apparence à donner à chacun. La dernière métamorphose est la plus révélatrice. Le chameau devient une simple caisse en bois, le prince devient un oranger et la femme, une abeille qui viendra piquer de son dard, symbole masculin par excellence, la fleur de l’arbre. L’union sexuelle ainsi suggérée correspond une fois de plus à des rapports inversés :

En effet, elle s’enferma dans une des plus grosses fleurs comme dans un palais et la véritable tendresse qui trouve des ressources partout ne laissait pas d’avoir les siennes dans cette union[16].

Le libertinage se teinte en l’occurrence d’un certain parti pris féministe qui réapparaît encore dans l’image d’un gland que la jeune Finette Cendron, héroïne éponyme du conte, sorte de Petit Poucet en jupons doublé d’une Cendrillon, enfourche avec plaisir et arrose en murmurant à chaque fois : « Crois, crois, beau gland ! ». Finette, est-il dit, ne manquait jamais d’y monter deux fois par jour, ce qui est la preuve d’un certain tempérament ! il semble que ses deux sœurs nommées Fleur de jour et Belle de nuit n’aient rien à lui envier sur ce point.Ce libertinage qui est lié à une inversion des rapports sexuels peut se manifester enfin sous une ultime forme : celle du travesti.

Dans le conte de « Belle-belle et le chevalier Fortuné [17]» une jeune fille se déguise en homme pour rejoindre les armées du roi. Mais au delà d’un apparent souci de ménager les bienséances, on constate, une fois de plus, dans le texte de Madame d’Aulnoy un traitement double et ambigu du thème de l’homosexualité, thème d’ailleurs quelque peu récurrent dans les contes lorsque se trouve décrit un monde d’amazones dans lequel les caresses féminines sont présentes  En l’occurrence, Belle-Belle parvient bien à se faire passer pour un homme et à mener carrière au point de devenir le conseiller et le favori du jeune roi. Or, la reine-sœur, sorte de régente et le roi sont tous deux attirés par la beauté du jeune travesti, ce qui est le prétexte d’un traitement redoublé, dans une sorte de miroir, des amitiés particulières. Le déguisement falsifie le sens des conduites amoureuses et derrière les masques se cache ce libertinage « honnête » évoqué par Claude Reichler qui est insaisissable et ne se soumet qu’en apparence aux règles du discours dominant. La fin du conte permet à l’imaginaire du lecteur de créer quelques représentations mentales qui ne manquent pas d’un certain piquant :

Lorsque l’on eut attaché Fortuné à un poteau, l’on arracha sa robe et sa veste pour lui percer le cœur, mais quel étonnement fut celui de cette nombreuse assemblée, quand on découvrit la gorge d’albâtre de la véritable Belle-Belle[18].

Voiler et dévoiler le corps féminin en jouant de l’ambiguïté des sexes relève bien de ce jeu troublant de l’être et du paraître qui caractérise en l’occurrence cette fin de siècle. Melle de La Force s’y adonne  pris d’un ancien livre gothique, nommé Perceval ; en l’occurrence, il s’agirait plutôt d’une continuation :

On y a retranché beaucoup de choses qui n’étaient point selon nos mœurs. On y en a ajouté bien d’autres aussi. Quelques noms sont changés[19](…).

C’est l’histoire d’un enchanteur qui aime une reine nommée Ismène et qui prend la place de son époux dans le lit matrimonial. De cette union scabreuse naît un fils nommé Carados qui lorsqu’il découvre la vérité dénonce sa propre mère au roi. Pour se venger Ismène par sortilège fait en sorte qu’un serpent se fixe au bras de Carados. Seule une vierge, la belle Adelis pourra le délivrer en tendant son propre sein pour que le reptile vienne s’y fixer. L’opération est délicate mais donne lieu à une charmante scène érotique ::

La fidèle adelis avait le bout du sein hors de la cuve,et appelait tendrement la serpente ; et voyany qu’elle ne venait pas assez vite, elle se mit à chanter ces paroles d’une voix charmante :
Serpente, avise mes mamelles
Qui sont tendrettes et belles ;
Serpente avise ma poitrine,
Qui plus blanche est que fleur d’épine[20].

« L’art de la bagatelle » qui caractérise l’écriture de Madame d’Aulnoy et de nombreuses femmes conteuses de la fin du XVIIème siècle est donc bien différent de l’art du conte tel que le concevait Perrault. Il relève apparemment d’un jeu littéraire basé sur un certain contrat de lecture avec un groupe de mondains initiés. Le libertinage voilé semble bien être une des règles de ce jeu dans lequel la connivence fondée sur le référent culturel cède la place à une forme de complicité dans la subversion d’un ordre moral établi. L’entreprise moralisatrice des contes apparaît dès lors comme une simple façade destinée à déjouer les pièges de la censure. Les apparentes moralités ne seraient qu’une forme de détournement supplémentaire. Mais on peut s’interroger sur ce que devient ce contrat de lecture au-delà de la fin du XVIIIème siècle qui correspond aux dernières éditions du Cabinet des fées. Il est incontestable que l’on constate une destruction progressive de cette connivence fondée sur une forme de libertinage. La récupération de l’œuvre par le public populaire, via les images d’Epinal en particulier, puis son glissement partiel  dans l’univers de la littérature enfantine expliquent une profonde méconnaissance et un certain nombre de malentendus. Les recherches récentes et les nouvelles éditions devraient redonner sa juste place à ces récits féeriques qui annoncent les contes libertins du XVIIIème siècle et qui ont permis à un certain nombre de femmes écrivains de laisser place à l’expression de la sexualité à travers les fantasmes que le genre du conte pouvait accueillir sans vergogne dans un univers imaginaire, reflet et miroir fidèle d’une entreprise de subversion cachée.

illu2


[1]  Le Cabinet des fées ou collection choisie des contes des fées et autres contes merveilleux ornés de figures, Amsterdam, Genève, 1785-1786, 41 volumes in 8 : les contes de Madame d’Aulnoy sont contenus dans les tomes II,  III, IV.

[2] On se référera à la réédition des contes de Madame d’Aulnoy due à Philippe Hourcade en deux volumes: édition du tricentenaire, introduction par Jacques Barchilon, texte établi et annoté par Philippe Hourcade, Paris, Société des textes Français modernes, diffusion Klincksieck, 1997-1998.

Madame d’Aulnoy : contes I,Les contes des fées, 604 p. ; Contes II, Contes nouveaux ou Les Fées à la mode,573 p.« L’Ile de la félicité »,Madame d’Aulnoy, Contes I , op. cit., p.9-26.

Signalons aussi la réédition en cours du Cabinet des fées dont le premier volume est consacré à l’œuvre de Madame d’Aulnoy : Madame d’Aulnoy, Contes des fées suivis des Contes nouveaux ou Les Fées à la mode, édition critique par Nadine Jasmin, bibliothèque des Génies et des Fées, Paris, Champion, 2004, 1220p.

[3] Madame d’Aulnoy, Contes II, op. cit., p362.

[4] Contes II, p.120.

[5] Ibidem, p.122.

[6] Ibidem, p.123.

[7] Ibidem,  p.184.

[8] Contes I, p.525-561.

Gravure de Clément-Pierre Marillier extraite du Cabinet des fées ou Collection choisie des contes de fées et autres contes merveilleux ornés de figures, du chevalier de Mayer, Amsterdam,1785-1786, Genève, 41 volumes in 8. La gravure est présentée en hors-page dans le tome3 pour illustrer le conte « Le Serpentin vert ».

[9] Ibidem, p.543.

[10] Contes II, p.483-523.

[11] Ibidem, p.494.

[12] Ibidem, p.124.

[13] Contes I, p.141.

[14] Contes II , p.203.

[15] Contes I, p.243-276.

[16] Ibidem, p.270.

[17] Contes II ,p.215-269.

[18] Contes II , p.267.

[19] Mademoiselle Lhéritier, Mademoiselle Bernard, Mademoiselle de La force, Madame Durand, Madame d’Auneuil, Contes, volume 2 de la Bibliothèque des Génies et des Fées, édition critique établie par Raymonde Robert, Paris, Champion, 2005, 773p.

[20] Ibid., p.353.