Marie-Agnès THIRARD, professeur émérite, université de Lille 3 Charles De Gaulle. Colloque Ghardaia novembre 2015-10-16

En matière  de littérature d’origine populaire,  il existe un royaume privilégié où les adultes sont rois tout autant que les enfants : il s’agit de l’univers des contes, univers incommensurable, transculturel qui nous relie d’une rive à l’autre de la Méditerranée. Cet univers relève à la fois de la tradition populaire et de la culture savante, se manifestant aussi bien dans la sphère des lettrés que sur les lèvres des mères-nourrices, avec un va-et-vient incessant entre ces deux pôles. En France, c’est à la fin du XVIIème siècle que ce genre narratif devient dominant à travers un phénomène de mode littéraire, « la mode des contes de fées »,  qui se décline à la fois au masculin et au féminin, sous l’impulsion d’une reine dans la féerie, Mme d’Aulnoy.  Mais ce phénomène est  surtout connu au fil des siècles à travers l’œuvre du célèbre académicien, chef de l’école des Modernes, Charles Perrault.  Or en Algérie, à trois siècles de distance, un lettré, le premier docteur ès lettres de ce pays s’intéresse aussi au conte populaire et publie en 1942 une œuvre qui sera récompensée par le grand prix littéraire de l’Algérie en 1944, Les Contes d’Alger [1]. C’est ainsi qu’il m’a semblé intéressant à l’occasion de ce colloque de tisser un lien entre ces deux auteurs-phares dont l’un est insuffisamment connu et reconnu : il s’agit en l’occurrence de Saadine Bencheneb. Pourvus d’un double  fil d’Ariane, celui de la transculturalité et de l’interculturalité, (second terme justifié par la double appartenance culturelle de Bencheneb), je vous invite donc à pénétrer dans le labyrinthe des contes à la recherche de ces filles difficiles, souvent qualifiées de sœurs rivales, proches de Cendrillon. Pour ce parcours il est  prudent de nous pourvoir de quelques sésames supplémentaires. Ainsi munis d’un code secret chiffré, le A480, complété du A510,  venant de la classification internationale Aarne-Thompson, revu et corrigé à la française par le non moins célèbre catalogue de Delarue-Tenèze[2], ainsi que de quelques viatiques hérités des approches structurales de Propp et de Greimas, mais aussi de lectures plus littéraires, engageons nous à la poursuite des sœurs rivales d’un continent à l’autre et plus précisément d’une rive à l’autre de la méditerranée. Celles-ci deviennent parfois difficiles à saisir au gré des miroirs souvent magiques et parfois déformants que se renvoient dans un prisme plus que dans un kaléidoscope  les images de la femme d’un continent à l’autre et celles des luttes de pouvoir au sein de fratries, certes  tellement diverses et pourtant semblables. C’est donc à ce parcours dans la forêt des contes au fil des regards croisés  que je vous invite. Bien entendu nous ne pourrons parcourir tous les sentiers mais je vous propose quelques petits cailloux qui nous serviront de repères pour retrouver notre chemin dans cette approche pluriculturelle d’un type de contes. Cinq textes nous guideront ainsi dans cette recherche du même et de l’autre, fil d’Ariane auquel je vous invite à vous accrocher pour ne point perdre le fil du discours. Il s’agit d’un conte populaire français de  la région lyonnaise intitulé « Les deux filles, la laide et la jolie », des contes célèbres de Perrault, « Les Fées », et « Cendrillon »  mais aussi de deux contes de Bencheneb, « La petite fille aux joues de rose » et « La petite chatte des cendres ».

On se souvient en effet que les contes de Perrault ne sont pas sans rapport avec les contes populaires et que le digne académicien a métamorphosé le genre pour le destiner aux lettrés mondains de cette fin du XVIIème siècle apparemment affamés de merveilleux mais en puisant dans les trésors du patrimoine oral populaire. Les Sœurs Ennemies ont donc une nombreuse parenté quelque peu oubliée dans les trésors de la tradition populaire. Delarue et Tenèze proposent une quarantaine de versions racontant les aventures de « ces fileuses près de la fontaine ».  La version recueillie dans le Lyonnais ou plutôt dans la Haute Loire par Delarue et intitulée « Les deux filles, la laide et la jolie[3] » pourrait être notre point de départ car elle est de source orale authentique ; elle nous conte l’histoire de deux filles, l’une belle mais désagréable, l’autre laide mais particulièrement aimable dans tous les sens du terme. La bonne fille en allant une fois de plus chercher de l’eau rencontre la sainte Vierge qui lui demande de l’épouiller. En récompense de son dévouement, elle trouve dans la chevelure des louis d’or et hérite d’une boîte qui deviendra calebasse dans les Antilles ou en Louisiane. Cette boîte qui n’est point celle de Pandore lui procure bien entendu des richesses inépuisables. L’autre fille fait le même parcours mais se montre réticente en épouillant la Vierge. Elle hérite donc d’une autre boîte dont les poux et les puces sortent de manière continue. De plus la fille laide devient belle et la belle devient affreuse. On comprend fort bien que Charles Perrault ait évité en ces temps de contre-réforme religieuse le personnage de la Vierge Marie qui remplace pourtant très souvent la fée dans les contes français et se soit soumis au code des bienséances en évitant la scène de l’épouillage.

Le conte de Perrault paru en 1697 au cœur des Histoires ou Contes du temps passé est intitulé  « Les Fées[4] ». Il ne s’agit pas cette fois d’un ménage polygyne, ni même du traditionnel problème lié au déséquilibre familial engendré par la mort de la mère et le remariage du père, thème pourtant fréquent dans les contes littéraires de la fin du XVIIème siècle en France. Perrault met en scène une veuve qui avait deux filles :

L’aînée lui ressemblait si fort d’humeur et de visage, que qui la voyait voyait  la mère… La cadette, qui était le vrai portrait de son père pour la douceur et l’honnêteté, était avec cela une des plus belles filles qu’on eût su voir.

La mère déteste la cadette et la traite en servante. C’est ainsi que la malheureuse fille hérite de la traditionnelle corvée d’eau et se retrouve au bord d’une fontaine où elle rencontre une pauvre femme à qui elle accepte de parler courtoisement, et de donner à boire. Elle obtient ainsi le don de cracher une fleur ou une pierre précieuse à chaque fois qu’elle ouvre la bouche. Selon le classique schéma du miroir, la mère envoie à son tour l’aînée chercher de l’eau en lui faisant maintes recommandations. Cette dernière n’écoute aucun des conseils et lorsqu’une dame magnifiquement vêtue  lui demande à boire, elle l’insulte. La fée de la fontaine lui accorde alors le don de cracher serpents et crapauds chaque fois qu’elle ouvrira la bouche. Devant cet échec, la mère se venge de la cadette et la chasse, mais dans la forêt, elle rencontre le prince charmant qui l’épouse, non sans trouver la dot fort intéressante! L’autre fille, chassée à son tour par sa mère, finit par mourir au coin d’un bois, rejetée de tous.

Le conte algérien nous est transmis par Saadeddine Bencheneb dans ce recueil intitulé Les Contes d’Alger[5] publié en 1942. Il s’intitule « La Petite Fille aux doigts de rose[6] ». C’est l’histoire d’une petite fille qui se montre fascinée par sa maîtresse d’école, au point que devenue orpheline, elle influence indirectement son père qui ne trouve rien de mieux à faire que d’épouser cette veuve dont la fille est très laide. Dès le lendemain des noces, la situation se détériore et la petite fille hérite de toutes les corvées tandis que la laideronne se prélasse revêtue de ses propres robes. La petite fille aux joues de rose apprend ainsi à balayer la maison, à faire le pain, à acheter le charbon mais malgré la dureté de sa condition elle se montre généreuse envers les pauvres. Or un jour, alors qu’elle hérite de la traditionnelle corvée d’eau, elle rencontre au bord du puits un âne à qui elle accepte de donner à boire, un rossignol pour qui elle remplit une nouvelle fois sa cruche, un jasmin qu’elle arrose. L’âne l’assure qu’elle échappera à toutes les disgrâces qui le caractérisent, le rossignol lui fait don de sa voix tandis que le jasmin l’assure de la blancheur d’une peau parfumée. Bien entendu l’autre fille poussée par sa mère fait le même parcours mais  réagit différemment et hérite de la laideur de l’âne, de la voix rauque du chacal et d’une haleine puante. Ainsi pourvue, elle réapparaît, telle une « Négresse » aux yeux de sa propre mère qui en meurt d’apoplexie, tandis qu’elle-même sombre dans la folie. La petite fille aux joues de rose continue à vivre avec son père et à s’occuper de son foyer.

Force est de constater tout d’abord que ces  trois contes relèvent de la même structure et qu’on y retrouve le même schéma narratif. L’histoire se décline toujours au féminin et les deux héroïnes sont sœur ou demi-sœurs  ou vivent dans la même maisonnée. L’une est toujours préférée par la mère ou la belle-mère tandis que l’autre est réduite au servage et se rapproche de Cendrillon. D’ailleurs on peut rapprocher aussi la « Cendrillon[7] » de Perrault de « La Petite Chatte des cendres [8]» de Bencheneb. Les mêmes motifs se retrouvent. L’héroïne est persécutée, une aide magique intervient, s’ensuit la rencontre avec le prince lors d’un bal ou lors d’une escapade dans la campagne, le prince décide de n’épouser que celle à qui conviendra la chaussure, pantoufle de verre ou babouche ; après les essais par toute la gent féminine du coin, en dépit des menaces de la belle-mère, voire d’une tentative d’usurpation, l’héroïne est reconnue et s’ensuit le mariage royal. Inutile de résumer le conte de Perrault car malgré les avatars de Disney, tout le monde se souvient de la fée-marraine et de la métamorphose de la citrouille en carrosse,  des souris en laquais et des robes merveilleuses qui transforment  la souillon en princesse tandis  que le prince charmant transi d’amour récupère lors du deuxième bal, alors que sonnent les douze coups de minuit, la célèbre pantoufle de verre ou de vair qu’en vain même en se blessant les pieds les deux demi-sœurs  essaieront d’enfiler. Le conte de Bencheneb est moins connu. Une fois de plus c’est l’histoire d’une petite fille orpheline de mère mais fascinée par sa maîtresse d’école au point qu’elle demande à son père de se remarier, la maîtresse lui ayant promis « qu’elle serait pour elle une véritable mère » ; le père finit par céder aux supplications de sa fille mais une fois la maîtresse d’école installée dans le foyer avec sa propre fille, la situation change. La malheureuse orpheline qui embellit de jour en jour tandis que l’autre fille enlaidit est soumise à toutes les corvées : balayer la maison, fendre le bois, allumer le feu, laver le linge, aller chercher l’eau, cuire le pain ;   un jour alors qu’elle vient d’être maltraitée et battue, elle s’endort d’épuisement ; surgit alors une petite chatte sortie des cendres qui lui fait cadeau de trois poils magiques  pour réaliser trois désirs ! La petite fille souhaite être débarrassée de toutes les corvées du jour et se retrouver dans une nature hospitalière ! C’est ainsi qu’elle rencontre le fils du roi qui chassait mais apeurée notre Cendrillon s’enfuit en oubliant une petite babouche. Le prince récupère cette chaussure, la met sous son oreiller et se languit d’amour. Découvrant le pot aux roses sa mère alerte le roi qui ordonne que toutes les jeunes filles du royaume essaient la babouche  si petite qu’elle tient dans une main. Malgré tous les efforts de la marâtre pour enlaidir la fille en la faisant travailler dans le charbon, grâce au troisième poil de la chatte, l’héroïne se retrouve aussi propre qu’une femme qui sort du bain et revêtue de beaux habits. Le fils du roi la reconnaît et après l’essai de la babouche, les noces sont célébrées !

Force est de constater tout d’abord que tous ces contes relèvent de la même structure et qu’on y retrouve le même schéma narratif. L’histoire se décline toujours au féminin et les deux héroïnes sont sœur ou demi-sœurs  ou vivent dans la même maisonnée. L’une est toujours préférée par la mère ou la belle-mère tandis que l’autre est réduite au servage Dans tous les contes de notre corpus, les rencontres sont toujours les mêmes. Les dons obtenus sont aussi les mêmes : richesse, beauté, ou forme de reconnaissance ou à l’inverse, exclusion sociale. La situation finale correspond très souvent au mariage royal pour l’une, et le plus souvent à la mort pour l’autre. D’une manière plus large, tous ces contes relèvent de ce qu’on appelle la quête d’amour et même en ce qui concerne les premiers de ce que Denise Paulme qui a travaillé sur les contes africains  qualifie de conte en miroir[9]. Ces contes  mettent en scène et opposent un vrai héros qui surmonte les épreuves qualifiantes, se ménageant ainsi l’aide d’adjuvants et l’intervention d’auxiliaires magiques qui se révèlent indispensables  lorsque surviendront les épreuves principales et impossibles à surmonter par de simples  forces humaines. Le faux héros, quant à lui, ne surmontant pas les premières épreuves se retrouve fort démuni face à la phase des épreuves principales. On pourrait ainsi parler du miroir des fées, miroir à la fois narratif et quelque peu magique.

Mais de l’autre côté du miroir se pose l’éternel problème du passage de l’oral à l’écrit. Ces récits correspondent en effet à des étapes différentes de cette métamorphose traitée sous forme tantôt de glissement, tantôt de rupture. Le conte du Lyonnais a été recueilli à Retournaguet dans le canton de Retournac en Haute-Loire dans un ouvrage manuscrit de Victor Smith intitulé Velay et Forez et c’est à partir de cette version manuscrite qui se veut la simple transcription du contage que Paul Delarue puis Marie-Louise Tenèze illustrent un conte-type parmi d’autres dans leur célèbre catalogue raisonné. Bencheneb voulait lui aussi préserver et valoriser un patrimoine sans doute méconnu au temps de la colonisation et injustement mésestimé. Dans l’avant-propos de son recueil , il insiste sur le fait que les vingt-cinq contes qu’il a recueillis ne sont pas « des élucubrations de vieilles femmes » mais qu’ils constituent « un fonds quasi-immuable que les générations ont transmis aux générations sans y apporter de modifications profondes, de sorte que les contes d’Alger ne présentent pas seulement de l’intérêt parce qu’on y retrouve un tableau pittoresque des mœurs  et coutumes, mais surtout parce qu’ils rendent sensible l’idéal divers et ondoyant de l’âme algéroise et qu’ils montrent ses caractères constants et permanents [10]». Bencheneb revendique donc sous une forme littéraire mais respectueuse des sources  de l’oralité la richesse d’un patrimoine et sa sauvegarde !  Il traduit ces contes et surtout les métamorphose dans le creuset d’une écriture fort littéraire. Il respecte ce patrimoine hérité  de l’oralité et s’efforce de l’ adapter à un public plus large constitué de tous les habitants d’Algérie, qu’ils soient d’origine berbère ou arabe ou qu’ils soient d’origine européenne. En ce sens le prix littéraire qu’il a reçu salue cette entreprise novatrice pluriculturelle et originale à l’époque.

Les intentions de Charles Perrault, à la fin du XVIIème siècle sont profondément différentes. S’il prétend s’inspirer des récits de mères l’oie qui sont l’équivalent des griots, c’est pour les métamorphoser et en faire l’occasion d’un jeu littéraire subtil destiné à plaire à l’honnête homme de cette fin du siècle de Louis XIV, lequel ne saurait sourire ou souscrire à ces histoires scatologiques ou facétieuses. C’est aussi pour le chef de file des Modernes une façon de placer ces contes d’origine nationale au-dessus des fables des Anciens. Comme l’explique Marc Soriano dans sa thèse[11], le conte populaire se trouve en quelque sorte récupéré mais aussi  épuré ; il acquiert droit de cité dans la littérature et vit dans l’orbite de la cour. La déclaration de Madame de Murat  dans la “ Dédicace aux fées modernes ”, contemporaine de Perrault est d’ailleurs révélatrice de l’état d’esprit du lecteur cultivé et lettré de l’époque :

Les anciennes fées, vos devancières, ne passent plus que pour des badines auprès de vous. Leurs occupations étaient basses et puériles, ne s’amusant qu’aux servantes et aux nourrices. Tout leur soin consistait à bien balayer la maison, mettre le pot au feu, faire la lessive, remuer et endormir les enfants, traire les vaches , battre le beurre et mille autres pauvretés de cette nature ; et les effets les plus considérables de leur art se terminaient à faire pleurer des perles et des diamants, moucher des émeraudes et cracher des rubis. Leur divertissement était de danser au clair de la lune, de se transformer en vieilles,  en chats,  en singes et en moines bourrus, pour faire peur aux enfants et aux esprits faibles…Mais pour vous, mesdames, vous avez pris une autre route : vous ne vous occupez que de grandes choses, dont les moindres sont de donner de l’esprit à ceux et celles qui n’en ont point, de la beauté aux laides, des richesses aux pauvres et de l’éclat aux choses les plus obscures. [12]

Il n’est point question dans cette mode des contes de fées  que vont suivre beaucoup de femmes-écrivains entachée parfois de l’odeur de la poudre de riz de transmettre un patrimoine populaire,  mais de s’amuser à partir de ces récits oraux en leur faisant subir quelque alchimie verbale. En l’occurrence, se référant à une autre version des sœurs rivales empruntée à Mademoiselle Lhéritier, nièce de Charles Perrault, et intitulée «  Les Enchantements de l’Eloquence ou les effets de la douceur », Mme de Murat invite même le lecteur à prendre au sens figuré les perles et les diamants qui sortent de la bouche d’Alix pour les transformer en figures de rhétorique. Perrault lui-même dans la moralité va d’ailleurs en ce sens puisqu’il déclare :

Les diamants et les pistoles
Peuvent beaucoup sur les esprits ;
Cependant les douces paroles
Ont encore plus de force, et sont d’un plus grand prix.[13]

La moralité de Perrault va elle aussi dans le sens de l’éducation des filles :

La beauté pour le sexe est un rare trésor
De l’admirer jamis on ne se lasse ;
Mais ce qu’on nomme bonne grâce
Est sans prix , et vaut mieux encore.

C’est ce qu’à Cendrillon fit avoir sa marraine,
En la dressant, en l’instruisant…[14]

Il convient de méditer ces propos à une époque où les femmes viennent de conquérir le droit à l’écriture, les grandes conteuses de la fin du siècle se présentant comme les descendantes des Précieuses.

Si les cinq contes appartiennent à des strates différentes dans le passage d’une littérature orale à une littérature écrite, il n’empêche qu’ils sont aussi révélateurs d’un ancrage sociologique différent et qu’au-delà de la structure commune, ils posent le problème du pouvoir ou plutôt de la conquête du pouvoir au sein de l’organisation de la cellule familiale et du rôle de la femme. Il est d’ailleurs étonnant de constater que ces trois contes posent tous le problème de l’autorité  des femmes, que l’on y reconnaisse ou non un système de matriarcat.

Les contes d’origine maghrébine montrent le statut de la femme qui règne au sein de la cellule familiale : le mari obéit à son épouse qui semble ainsi régner au sein de la maisonnée. Le conte d’Alger est aussi un conte initiatique pour les femmes. La maîtresse est bien celle qui de l’autre côté de la Méditerranée assure cette initiation. Elle est parfois matricide dans certains récits et la fascination qu’éprouve la petite fille pour cette femme dans le début du récit se fait peut-être aux dépens de l’image de la mère. En ce sens toutes les corvées que la marâtre, qui est aussi la maîtresse d’école, impose à sa belle-fille et qui relèvent du conte-type 510, à l’image de Cendrillon, sont aussi un parcours initiatique qui conduit à devenir la femme idéale. On pourrait s’interroger cependant sur le fait que cette initiation ne débouche pas toujours sur le mariage mais que la jeune-fille reste dans la cellule familiale au service de son père mais c’est oublier que souvent lorsqu’un homme est veuf, soit il se remarie, soit c’est la fille qui remplace la mère pour la tenue de la maisonnée. Cette coutume était d’ailleurs répandue d’une rive à l’autre de la Méditerranée.

Le conte de Perrault « les fées » s’inscrit, quant à lui,  dans un contexte social différent. Il est bien précisé qu’il était une fois « une veuve qui avait deux filles ». Or on se souvient que le statut du veuvage était à l’époque le statut le plus enviable pour les femmes qui échappaient ainsi à la fois à l’autorité paternelle et à l’autorité maritale. L’exemple de Célimène, dans Le Misanthrope de Molière, illustre bien ce sentiment de liberté retrouvée. Perrault précise aussi que c’est la cadette, celle qui ressemblait au père qui est l’objet de la haine de la mère, ce qui permet de poser de manière implicite le problème récurrent dans les contes des mariages forcés. De plus, la remarque humoristique de Perrault sur l’intérêt que porte le Prince Charmant aux trésors inépuisables qui sortent de la bouche de la Belle rappelle que les mariages étaient souvent en cette fin du Grand Siècle une association de sacs d’écus et une façon de redorer les blasons. Dans le conte français comme dans le conte maghrébin, la conquête du pouvoir se fait donc par le mariage et il faut noter que celui-ci se fait entre deux individus de classe sociale différente mais que Perrault souligne avec un certain humour cette montée de la bourgeoisie et l’importance grandissante dans les sphères du pouvoir du règne de l’argent.

Si le conte s’ancre dans un contexte social et culturel différent, il est aussi évident qu’il véhicule des valeurs qui ne sont pas les mêmes. Au Maghreb, du temps de Bencheneb, il remplissait encore une fonction éducative. Ce récit qui met en scène les comportements opposés de deux jeunes filles qui ne représentent peut-être que les deux facettes d’une même personnalité préconise la maîtrise de soi et surtout le respect de l’autorité des anciens. De plus il propose une image idéale de la femme à travers le personnage de la bonne fille et une sorte de contre-exemple à travers le comportement de sa sœur. La femme doit être soumise. « Les Fées » du célèbre académicien  sont, quant à elles,  les dignes héritières d’une culture judéo-chrétienne et la valeur principale devient la générosité, et même ce que la morale sociale du XVIIème siècle appelle “ l’honnêteté ”. Cependant ce conte est aussi révélateur d’une évolution de la cellule familiale et du pouvoir des femmes et pourrait être plus subversif qu’il n’y paraît au premier regard en un temps où le pouvoir est réservé aux hommes.

On pourrait ainsi conclure que ces contes en miroir déclinés au féminin, au fil des regards croisés d’une rive à l’autre de la Méditerranée,  mettent toujours en scène des rivalités et des processus de prise de pouvoir au niveau de la fratrie, quelle que soit l’organisation sociale dans laquelle ils s’insèrent. Les faux héros finissent toujours par provoquer leur propre perte tandis que le vrai héros surmonte les épreuves et conquiert une forme de reconnaissance sociale et de pouvoir. La structure narrative favorise ainsi des parallélismes qui mettent en valeur l’existence de conflits au sein de la cellule familiale mais avec des ancrages socioculturels différents. Peut-on parler d’interculturalité dans la mesure où Bencheneb est porteur d’une double culture, celle qui relève de la tradition du Maghreb mais aussi celle qui lui a été inculquée par la puissance coloniale au fil d’études brillantes et réservées à une élite ? Ne doit-on pas aussi parler de transculturalité compte tenu de l’universalité des contes : d’une rive à l’autre de la Méditerranée, ces sœurs rivales sont bien à notre image et les problèmes de rivalités au sein des cellules familiales sont plus que jamais d’actualité !


[1] Saadeddine bencheneb, Les Contes d’Alger, Alger, éd. Henrys, 1946,

[2] Paul Delarue et Marie-Louise Tenèze, Le Conte populaire français, Paris, Maisonneuve et Larose, 1957,  tome2, p.188-204..

[3] Ibid.  p.188-189.

[4] Charles Perrault, Contes de ma Mère l’Oye, Folioplus classiques, p..45-48.

[5] Saadeddine Bencheneb, Les Contes d’Alger, Alger, éd. Henrys, 1946,

[6] Ibid., p.141-147.

[7] Charles Perrault, op.cit., p.49-58.

[8] Bencheneb, op.cit.,, p.99-107.

[9] Denise Paulme, « Morphologie du conte » in Cahiers d’études africaines, vol. XII, 1972.

[10] Saadeddine Bncheneb, Op.cit., p8-9.

[11] Marc Soriano, Les Contes de Perrault : culture savante et traditions populaires, Paris, Gallimard, 1970 ,525 pages.

[12]Citation reprise à Marie- Elisabeth Storer, Un épisode littéraire de la fin du XVIIème siècle : la mode des contes de fées (1685-1700), Paris, Champion, 1928, p.152.

[13] Charles Perrault, op. cit., p 68.

[14] Ibid., p.58.