Bochra CharnayE.A. Textes et Cultures, Centre Robinson, Université d’Artois, E.A.  ALITHILA, Lille 3

Cendrillon connaît une aire d’expansion très étendue et se transmet à travers une pluralité de versions issues d’univers linguistiques et culturels différents. Ce conte est identifiable grâce à des thèmes invariants, tels que la maltraitance, la jalousie, la rivalité entre femmes et la transfiguration finale de l’héroïne. Il se caractérise également par une diversité de configurations, soulignant des motifs originaux et des symboliques différentes, produites dans un contexte énonciatif déterminé et soumis à des normes axiologiques spécifiques. Cendrillon appartient à un cycle de récits, un ensemble de narrations – qui sont dans un rapport d’analogie plus ou moins grand, ainsi que dans un rapport de transformations les uns par rapports aux autres – caractérisé par la récurrence de motifs constitutifs ayant une même portée symbolique et mythique.

Au cours de nos prospections de l’ethno-littérature du Maghreb, nous avons relevé neuf versions orales de Cendrillon : quatre en Tunisie, deux en Algérie et trois au Maroc. Ne pouvant les présenter toutes dans cette étude, nous nous sommes volontairement restreinte à trois d’entre elles dont la configuration est à la fois originale et complexe. Notre choix s’est porté sur un conte tunisien de Naceur Baklouti, Grain de grenade[1], sur un conte marocain de Doctoresse Légey,  Aïcha Rmada (Aïcha souillée de cendres)[2] et sur un conte algérien recueilli par Sâadeddine Bencheneib, La Petite chatte des cendres[3].

 

Cendrillon ou Chatte des cendres ?

La plupart des versions consultées  sont classées sous le conte type Cenderella ou Cendrillon, or, ce titre est réducteur et contradictoire. En effet, il ne concerne que peu de versions directement inspirées du texte perraldien  et  ne réfère ni à l’oralité ni à la tradition alors qu’il est repris dans Le Catalogue, censé répertorier et classer prioritairement les ethno-textes. Il aurait été probablement préférable et plus cohérent de nommer ce récit La Chatte des cendres, titre fréquemment donné dans la tradition de part et d’autre de la Méditerranée. Toutefois, la nomination du héros ou de l’héroïne n’est pas une préoccupation essentielle dans les récits de tradition orale.

 

Isotopies récurrentes et écarts

Du côté de la trame narrative, notre corpus se construit autour des séquences suivantes qui relèvent du stable, maintiennent la cohésion du récit et permettent de l’identifier :

  1. Reconstitution du foyer familial par l’arrivée d’une marâtre et maltraitance de l’héroïne, domination féminine sur l’homme.
  2. Aide magique fournie directement ou non par un être surnaturel (ogresse, chat, vieille femme, poisson) permettant l’obtention des parures nuptiales et de séduction (robes, chaise volante, anneaux de cheville).
  3. Départ du foyer paternel et rencontre du futur époux, transfiguration de la jeune fille, perte de l’objet de reconnaissance (chaussure, pantoufle, babouche ou anneau de cheville).
  4. Quête identificatrice menée par l’élu qui retrouve la jeune fille désirée et l’épouse, lui offrant une reconnaissance et une élévation sociale.

Mais d’autres éléments, variables, parfois mobiles et permutables entre eux  jouent un rôle essentiel dans la configuration culturelle et identitaire du conte. En effet, ces éléments distinctifs permettent de l’ancrer dans un contexte socio-historique déterminé et lui confèrent, en plus de sa dimension transculturelle largement partagée, une identité propre marquée par un code axiologique et culturel donné.

Nous avons ainsi relevé trois séquences narratives spécifiques :

  1. Une séquence liminaire où la mère de l’héroïne est :
  • soit métamorphosée en animal puis tuée par la marâtre,
  • soit tuée par sa propre fille en un acte matricide réfléchi.
  1. Une cellule que l’on retrouve dans Les Fées où l’héroïne reçoit des dons en échange de services rendus ou par compassion de la part d’un auxiliaire magique ou de la mère décédée.
  2. Une séquence où apparaît le motif de la fiancée substituée avec des prolongements divers mettant en scène :
  • soit la tentative de meurtre à l’égard de l’héroïne dont l’époux s’est absenté et qui est jetée dans un puits où elle met au monde son enfant ;
  • soit un acte anthropophage où la sœur rivale est tuée, cuisinée et offerte en repas à sa propre mère.

En dehors de ces expansions textuelles qui enrichissent le conte et témoignent de la performance du conteur, la structure d’ensemble est préservée même si certains motifs prennent des traits originaux.

Dans Grain de Grenade, conte tunisien, la protagoniste tue sa mère et pousse son père à se remarier avec la Maâlma (maîtresse couturière qui apprend les travaux d’aiguille aux jeunes filles). Mais le père, désirant retarder ce remariage, teste la maturité et l’autonomie de sa fille en la soumettant à des épreuves, comme dans La Cendrillon de Fez[4]. Le conte tunisien se poursuit avec une cellule analogue à celle du conte Les Fées, où l’héroïne reçoit des dons de la part de trois poissons qu’elle a épargnés : de la soie sous ses pieds quand elle marche et des perles quand elle se peigne. La marâtre, jalouse, la soumet à des épreuves difficiles, et fait subir les mêmes à sa propre fille Hafsa. Grain de Grenade les réussit toutes et embellit ; elle reçoit en récompense un poivron magique contenant des parures exceptionnelles, tandis que sa demi sœur échoue et enlaidit. Le récit se poursuit avec le motif la Fiancée substituée et se termine par la découverte de la supercherie et le mariage de Grain de Grenade avec le fils du sultan. On voit ici à quel point le conte se développe de façon originale en intégrant des motifs et des cellules disponibles car caractérisée par leur capacité migratoire, sans nuire à la cohérence narrative.

Dans Aïcha R’mada, de Doctoresse Légey, la co-épouse, magicienne, métamorphose sa rivale en âne puis en vache qu’elle fait tuer laissant une jeune orpheline désemparée face à l’indifférence et à la soumission du père.  La mère disparue revient aider sa fille à surmonter les épreuves, dont la « Tâche de Psyché » commune à quelques versions des corpus maghrébin et occidental qui consiste à trier, en un temps limité, des graines de toutes sortes, mélangées par la marâtre dans l’objectif d’empêcher la jeune fille de quitter le foyer parental et donc de se marier.

Dans la Petite chatte des cendres de Sâadeddine Bencheneib, une petite fille orpheline de mère décide son père à épouser la maîtresse couturière qui avait elle-même une enfant fort laide et repoussante. L’orpheline est maltraitée et battue. Accablée de travail, elle finit par s’endormir dans la cuisine où lui apparaît une petite chatte des cendres aux pouvoirs magiques qui la prend en pitié et lui fait don de trois de ses poils. Le premier poil lui permet d’éviter les tâches ménagères et d’aller se promener dans la campagne où elle est aperçue par le fils du sultan. Le second l’aide à disparaître au moment opportun et le troisième lui fournira les parures de séduction pour l’ultime étape de la transfiguration. Lors de sa sortie, elle perd une babouche que le fils du sultan ramasse. La suite rejoint le conte occidental tout en maintenant des écarts. Le motif des poils est le substitut de la noisette ou du poivron ou encore des trésors de l’ogresse car il occupe la même fonction narrative. Notons enfin que la Chatte des cendres n’est pas ici le nom attribué à la jeune fille maltraitée, mais celui d’ un animal magique qui remplit le rôle d’une fée, ce qui est original.

 

Du terne au lumineux ou comment réussir son initiation

Malgré les écarts entre les versions françaises et maghrébines, l’héroïne du conte conserve un lien évident avec la cendre. Qu’elle en soit réellement couverte parce qu’elle doit s’occuper de l’âtre et veiller aux travaux de cuisine, ou simplement parce qu’elle est maltraitée, rejetée dans un espace considéré comme bas et dégradant. L’héroïne est dans un processus évolutif qui la mène du terne au lumineux, de la mort vers la vie, un mouvement qui met en scène un passage d’une détermination sociale négative liée à une condition basse et humiliante vers une transfiguration radicale qui fait d’elle l’être élu au rang élevé. Elle acquiert le pouvoir de séduction qui lui manquait pour choisir un mari à sa convenance en situation exogamique.

Dans la plupart des versions, l’héroïne bénéficie d’une aide magique pour se parer et être digne de son prince : la fée marraine chez Perrault, l’arbre magique chez les Grimm, la noisette dans la Cendrouse. La chaise volante, les anneaux magiques le poivron ainsi que les trois poils jouent ce même rôle du côté maghrébin. L’auxiliaire magique lui même revêt des figures diverses : une vieille femme, une chatte au pouvoir surnaturel ou le fantôme de la mère défunte. Ces acteurs contribuent à la féerie et accordent à l’héroïne les robes de séduction, parures pré-nuptiales, lui permettant d’être la plus belle, la plus remarquée et la plus séductrice dans la mesure où elle va détourner les regards sur elle, illuminée, transfigurée.

Grain de Grenade, Géranium ou Aïcha Cendrinette connaissent toutes le même parcours initiatique où elles apprennent leur rôle de femme en tant que fondatrice et gardienne du foyer. Elles assument successivement les tâches ménagères qui leur attribuent les fonctions essentielles de pourvoyeuse, protectrice et organisatrice du foyer. Une fois cette initiation réalisée, l’héroïne est apte à se marier car elle détient les valeurs positives (humilité, obéissance), faisant d’elle une bonne épouse contrairement à ses demi- sœurs. C’est pourquoi, dès le début, elle est en quête de mobilité, de socialisation afin de trouver le mari idéal, un prince qui sera l’agent de son élévation sociale, de sa transmutation. Ainsi, c’est lors d’une cérémonie de mariage que la Chatte des cendres manifestera sa vraie identité et réalisera le passage de la répulsion à l’attraction, du terne au lumineux et qu’elle s’accomplira en tant que femme.

Transculturalité et mouvance du conte

Cette brève présentation de Cendrillon et de quelques-unes de ses versions maghrébines souligne, certes son caractère transculturel, mais ne rend pas suffisamment compte de sa richesse ni de la diversité de ses configurations. Il faut penser entre autres, pour la Tunisie, à la version intitulée Hana et la marâtre, recueillie par Ali El Aribi[5], à La chatte des cendres de Paollilo[6], à notre propre version La Chatte des cendres ou Ô ma chaise emporte-moi dans les airs ![7], recueillie dans la ville de Sousse ; pour l’Algérie, nous citons l’ Histoire de Moche et des sept petites filles, récit composite et étrange donné par Taos Amrouche[8] ; pour le Maroc, à côté de la Cendrillon de Fez[9], Mère poisson[10] complète ce panorama et livre de nouvelles figures féminines de Cendrillon. Pour finir, cas unique, cette héroïne si familière peut revêtir un aspect masculin, comme dans le conte recueilli par le révérend père Jean Rivière[11]où le motif de la sandale identitaire est attribué au héros M’hammed dans le conte Les deux frères. Cendrillon est donc un récit mouvant qui ne cesse de se métamorphoser avec le temps, de s’adapter à de nouveaux contextes et à de nouvelles bienséances. Ainsi, en est-il des innombrables réécritures du conte destinées à un jeune lectorat et diffusées dans des cultures diverses. Les albums, les transpositions théâtrales et musicales, les bandes dessinées foisonnent sous des formes parodiques ou sérieuses renouvelant le texte source et lui attribuant des significations autres.


[1] Naceur Baklouti, Contes populaires de Tunisie, Institut National d’archéologie et d’arts, Sfax 1988, p. 54-60.

[2] Doctoresse Légey, Contes et légendes populaires du Maroc, Casablanca, éditions du Sirocco, 2010, p. 31-35.

[3] Saâdeddine Bencheneb, Les Contes d’Alger, éditions Henrys 1944.

[4] Nicole Belmont, Elisabeth Lemirre, Sous la cendre, figures de Cendrillon, José Corti, 2007.

[5] Ali El Aribi, Contes tunisiens, éditions Dar Sahar, Tunis 2009. (Texte en langue arabe).

[6] M. Paollilo, Contes et légendes de Tunisie, Paris, Fernand Nathan, éditeur, 1957.

[7] Bochra Ben Hassen, Thierry Charnay, Contes merveilleux de Tunisie, Maisonneuve et Larose.

[8] Taos Amrouche, Le Grain magique, la Découverte, Paris, 1996.

[9] Nicole Belmont, Elisabeth Lemirre, Sous la cendre : figures de Cendrillon, José Corti, 2007.

[10] Hamid Moqadem, Contes Abda du Maroc, Fleuve et Flamme, Conseil international de la langue française, 1991

[11] R.P. Jean Rivière : Recueil de contes populaires de la Kabylie et du Djurdjura, Paris, Ernest Leroux, 1882.